PRENDRE CONGÉ DE LA VIE
Qo 11, 9 - 12, 8
(26 septembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e livre de Qohélet, appelé aussi Ecclésiaste, est un livre désenchanté qui nous parle de la vanité de la vie humaine et tout ce qui se passe sur cette terre, qui nous parle du temps qui s'écoule et qui revient et des choses apparemment nouvelles qui ne sont, en fait, que la répétition de ce qui s'est déjà fait. Vous avez entendu la conclusion de ce livre, cet admirable poème sur la mort qui vient, l'accumulation de ces images merveilleuses et en même temps très intimes, que Qohélet a su trouver pour nous décrire ce moment où l'homme, petit à petit, prend congé de lui-même et du monde, un peu comme la poulie qui se casse sur le puits ou le fil d'argent qui se brise, la lampe d'or qui cesse de briller, ce moment où, disait-il, la beauté devient plus difficile et les femmes cessent de moudre, une à une, parce que le jour baisse aux fenêtres.
C'est en effet, la conclusion de toute cette méditation sur la fragilité de la vie, sur la vanité de l'existence humaine, car tout ce qui peut être décevant, tout ce qui peut nous désillusionner dans la vie, se conclut par cette ultime épreuve qui est celle de la mort à laquelle nous sommes ainsi conviés à nous confronter. L'homme n'est pas fait pour la mort. L'homme a été fait pour le bonheur, pour la joie, pour un face à face perpétuel avec Dieu qui est Vie. C'est seulement le refus, par l'homme, de cette ordonnance d'amour que Dieu avait voulu pour l'univers tout entier, qui faisait que toute la vie de l'homme était don perpétuel, don reçu de Dieu et don que l'homme, à son tour, faisait de lui-même aux autres et à toute chose. C'est ce refus par l'homme, de cette économie du don qui, en brisant le ressort profond de l'univers a, en quelque sorte, gâté toutes les relations de l'homme avec le monde, rendant toute chose pleine de désillusion, de déception et de vanité. Car la vanité ne repose pas dans les réalités de ce monde : ce n'est pas la créature qui est vaine et décevante, ce ne sont pas les dons que Dieu nous a faits qui sont méprisables et qui nous laissent finalement insatisfaits. C'est notre regard qui transforme toutes choses en voulant se les approprier, en mettant la main sur les dons de Dieu, soit ceux qui nous ont été faits personnellement comme la vie ou nos qualité personnelles, soit les choses terrestres qui nous sont proposées. En voulant mettre la main dessus, nous tuons la valeur de ces choses qui nous sont ainsi offertes, un peu comme celui qui voudrait prendre un petit oiseau extrêmement fragile entre ses mains, pour éviter que cet oiseau ne s'envole, et serrant les mains il l'étoufferait.
C'est exactement cela le péché de l'homme. C'est de vouloir faire sien, de vouloir posséder, accaparer, dominer, absorber en nous toutes choses, sans bien nous rendre compte que, par ce geste, nous enlevons à ces choses leur valeur, à ces êtres leur vie et à nous-mêmes la joie. A force de posséder, à force de faire sien, il n'y a plus qu'une seule issue à cet enfer que nous créons. Sans nous en rendre compte, c'est que ces choses, ces êtres, cette vie, nous soient arrachés, puisque nous les avons agrippés, que nous nous y sommes cramponnés et que, ce faisant, nous les avons dénaturés. La mort, ce n'est finalement que le moment où nos mains s'ouvrent par force, puisque nous n'avons pas voulu les ouvrir spontanément. Il faut bien pour que nous puissions enfin découvrir la vraie vie, le vrai sens des choses et des êtres, et notre vrai sens à nous-mêmes, pour que nous puissions découvrir le vrai bonheur, il faut bien que toutes ces proies auxquelles nous nous sommes agrippés, nous soient enlevées, nous soient arrachées, pour que s'ouvre notre cœur que nous avons sans cesse voulu refermer.
La mort, c'est ce passage décisif, ce détachement définitif par lequel, enfin nous cessons d'être propriétaires, nous cessons d'être accapareurs, nous cessons de dominer pour entrer dans une autre logique, dans un autre monde, dans un autre univers, qui est celui du don, du détachement, de l'amour vrai. Alors, ce passage a quelque chose à la fois de terrifiant, car tout ce que nous avons échafaudé, jour après jour, tout ce que nos désirs et nos instincts les plus profonds ont édifié, tout cela va nous être enlevé, tout nous sera irrémédiablement arraché. Mais, en même temps, ce passage est quelque chose de très doux et de très bon parce que ce sera, pour nous, l'entrée, la découverte de la vraie lumière et du vrai visage de chaque chose, de chaque être, de notre vrai visage à nous-mêmes que nous ne pouvons lire que dans le sourire d'amour et de don avec lequel Dieu nous accueillera à ce moment-là.
Je pense que, sans faire de faux masochisme, sans nous précipiter dans une sorte de tristesse désabusée, il faut, comme chrétien, que nous vivions déjà, par avance et que nous préparions à cet instant de notre mort qui sera, c'est vrai, certainement très dur parce que nous sommes pécheurs et tellement attachés à tant de choses que nous y laisserons un peu de notre chair et de notre sang. Mais, cet instant de la mort qui sera, qui est vraiment l'accomplissement de ce qu'il y a de plus vrai en nous et de ce qu'il y a de plus vrai entre nous et les autres, il faut nous y préparer par cet apprentissage, cette familiarisation avec le détachement qui n'est pas indifférence mais qui est, au contraire, la vraie façon d'aimer. La vraie façon d'aimer les êtres et les choses, ce n'est pas de mettre la main dessus, mais c'est, au contraire, de les rendre libres, dans une liberté partagée en découvrant que l'on peut aimer à la folie sans pour autant vouloir les accaparer, les faire siens, mais au contraire, en les donnant.
Que le Seigneur Jésus-Christ, venu sur terre partager, dans ce que cela avait de plus horrible, notre mort, cette mort que nous avons tellement chargée d'horreur par notre péché, que le Seigneur venu partager notre vie et notre mort, pour nous apprendre à notre tour à nous donner, nous prépare, dès aujourd'hui, à ce don radical de nous-mêmes que nous ne pourrons pas éviter et qui est véritablement l'accomplissement de notre vie, si nous savons nous y préparer avec amour et douceur.
AMEN