UN TEMPS POUR TOUT

Qo 3, 1-11 

(25 mai 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

l y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel." Suit alors la longue litanie que nous avons entendue tout à l'heure, "un temps pour enfanter, un temps pour mourir", etc... A première lecture, on pourrait croire que le sage Qohélet considère que le temps est indifférent, qu'il est traversé par des actions contradictoires qui se détruisent l'une l'autre, enfanter et mourir, jeter et garder, déchirer et coudre. Ainsi le temps apparaîtrait dans une espèce de chaos et notre existence dans le temps serait plus ou moins livrée à ce que nos philosophes modernes ont appelé "l'absurde". c'est-à-dire un temps fondamentalement plastique, le lieu où peuvent se résoudre ou au moins essayer de s'imposer les projets contradictoires des hommes ou les projets contradictoires du cœur de l'homme lui-même. Un temps qui serait simplement la toile de fond d'un projet du sujet humain et qui, petit à petit, ne laisserait au fond de l'expérience humaine qu'une sorte de goût d'amertume, de distance, de cynisme parce que tout cela n'en vaut pas la peine.

       En réalité la manière dont l'Ecclésiaste s'y prend est un peu plus délicate. Il constate la manière dont apparaît le temps, tant à première vue nous vivons le temps comme cette succession d'épisodes incohérents et contradictoires. Et cependant, il prend soin de tirer la conclusion de son constat. C'est vrai : "Quel profit celui qui travaille trouve-t-il à la peine qu'il prend ?" Le temps n'est pas rentable. Au fond, pour Qohélet, le temps n'est pas du tout de l'argent, le temps ne profite pas. Mais il ajoute immédiatement, et c'est là que nous devons suivre son regard et ne pas le perdre de vue : "Je regarde la tâche que Dieu donne aux enfants des hommes : tout ce qu'Il fait convient en son temps." C'est dire que si je regarde le temps comme l'accomplissement des hommes, ce n'est pas rentable, c'est du temps littéralement perdu. Par contre, si je regarde la tâche que Dieu donne aux hommes, alors, tout ce qu'Il fait, Lui, "convient en son temps."

       Vous allez me dire : c'est un peu facile. Dire que l'homme perd son temps et que Dieu au contraire, Lui, sait tout ce qu'il faut et qui convient au bon moment. Cependant Qohélet insiste : "Il a mis dans leur cœur l'ensemble du temps." Ce n'est pas le cœur de l'homme qui se disperse dans le temps, c'est le temps qui, par la grâce de Dieu, se rassemble dans le cœur de l'homme. C'est tout autre chose. La plupart du temps nous le vivons dans une sorte de chahut, de dispersion, de rigolade, alors qu'en réalité le mystère du temps c'est qu'il a été mis comme un ensemble dans notre cœur par Dieu. C'est-à-dire que le mystère du temps est un mystère de rassemblement de notre vie, par Dieu, au plus intime de nous-mêmes. L'homme n'est pas une sorte de feu d'artifice qui s'éclate, c'est plutôt une sorte de concentration patiente du temps et de l'expérience, une œuvre de Dieu dans le cœur de l'homme. Le temps est ce par quoi Dieu donne du poids à notre cœur et à notre existence.

       Et c'est précisément là-dessus que Qohélet veut nous faire réfléchir. Si nous considérons le temps comme une conquête, comme le lieu du déploiement, à partir de notre cœur, de nos projets, de nos idées, pour conquérir quelque chose ou nous réaliser nous-mêmes, nous risquons à tout moment d'en arriver à ce constat apparemment désolant : cela ne valait pas la peine que j'y ai prise. Par contre, si le temps est vécu comme la manière dont Dieu rassemble en nous tous les instants de notre temps pour nous constituer un cœur, alors, même au-delà des apparentes contradictions, la vie ou la mort, coudre ou déchirer, jeter ou garder, chercher ou perdre, le rassemblement du temps dans notre cœur nous constitue en face de Dieu.

       C'est peut-être une des plus belles pages de la Sagesse de notre tradition judéo-chrétienne. C'est une des pages sans doute les plus bouleversantes, peut-être aussi les plus mal comprises, sur le sens même de notre existence. Aujourd'hui, nous sommes moins que jamais préparés à comprendre ces textes, parce qu'ils disent en vérité dépasse infiniment le projet, les idéologies ou les discours que nous pourrions tenir. C'est le mystère même du temps comme le moyen privilégié du salut. Quand on y réfléchit c'est assez étonnant, c'est un des aspects qui éclaire le mystère de l'Église. L'Église attend. Qu'est-ce qu'on fait ici, sinon de vivre le temps "en attendant  Godot" . C'est le mystère même du temps qui constitue l'épaisseur de notre être, qui constitue une vie à l'intérieur d'un individu. Et l'individu est capable de deviner ce temps comme une œuvre de Dieu en lui, et non pas simplement comme une sorte d'auto expression de son désir ou de ses projets. Si bien que le temps devient, par excellence, le signe même de Dieu. C'est pour cela que nous vivons si mal le temps que la plupart du temps notre vie nous apparaît un peu dispersée, un peu bête, sans consistance, jetée de-ci de-là, parce que le temps ne nous apparaît plus comme le signe de Dieu, comme l'œuvre de Dieu qui construit en nous tout ce qui convient en son temps.

       Dans cette eucharistie, demandons à Dieu la grâce de vivre ce temps de l'Église comme un rassemblement de tous ces instants, de tous ces moments que nous vivons, non pas pour nous disperser dans la contradiction, mais pour, petit à petit, par ce rassemblement du temps en notre cœur, nous constituer ses fils, des hommes libres et sauvés.

       AMEN