VANITÉ DES VANITÉS
Qo 12, 1-8
(15 février 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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e livre de l'Ecclésiaste se termine comme il a commencé par cette phrase qui est un leitmotiv : "Vanité des vanités, tout est vanité." Nous arrivons à un terme où Qohélet le sage récapitule tout ce qu'il nous a fait méditer tout au long de sa lecture et de sa sagesse. Sa conclusion est un poème plein d'émotion et de nostalgie avec peut-être même une pointe de romantisme. Non pas le romantisme décrié d'une manière péjorative mais celui qui porte un regard profond sur la réalité de ce monde par rapport à notre situation et aux sentiments qui font agir les hommes.
C'est un poème plus particulièrement sur la vieillesse et qui est d'autant plus touchant qu'il propose une sorte d'antinomie en ce sens que la vieillesse qui est présentée comme un arrêt, comme une sorte de crépuscule qui se termine au fur et à mesure que le temps passe, est mise en parallèle avec l'essor du printemps. "On se lève à la voix de l'oiseau", lorsque la sauterelle est repue et que l'amandier est en fleurs." Et le retour du printemps souligne encore avec plus de détresse cette vieillesse qui, elle, ne voit plus de printemps.
Ainsi Qohélet pose sur l'humanité et sur le monde le regard de celui qui essaie de voir avec du recul. Et c'est peut-être la plus grande leçon de ce livre de savoir regarder et voir ce monde et les êtres avec un peu plus de recul. Trop souvent nous portons nos regards d'une manière primaire, c'est-à-dire que nous agissons en étant touchés, blessés dans ce que nous sommes et en n'essayant pas de reprendre un petit peu notre histoire ou celle des autres pour mieux comprendre et de mieux saisir et de voir qu'avec le recul il y a peut-être très peu de choses qui valent la peine qu'on leur donne une sorte d'épuisement pour nous-mêmes, qu'il y a très peu de choses qui méritent autant notre attention.
C'est pourquoi le regard que porte Qohélet est un regard sur notre propre action, sur notre propre vie qui est souvent faite de beaucoup d'inanités alors que nous ne sommes même pas dignes de ce monde, que ce monde est parfois trop beau, qu'il est un écrin et une création dont nous ne sommes même pas capables de saisir la grandeur et la beauté. C'est pourquoi le sage se place dans cette même perspective dont on retrouve des traces chez Pascal, cette grandeur et cette misère de l'homme et que cette grandeur et cette misère de l'homme est la clé même de la sagesse humaine. Si l'on se perd dans la grandeur, on devient orgueilleux, si l'on se perd dans la misère, on ne croit plus au salut ni à la grâce.
L'équilibre de cette humanité, équilibre du sage, c'est dans ce regard qui sait que toutes choses sont réellement ce qu'elles sont, mais qu'aucune ne peut apporter définitivement à l'homme la satisfaction qu'il recherche et que toute satisfaction qu'il rechercherait serait une propre recherche de lui-même et donc une sorte d'anéantissement de ce qu'il est, de sa vocation, de son appel divin. C'est pourquoi le regard de Qohélet va plus loin. Il a ce recul, ce recul que peut-être on a à la vieillesse lorsque justement le crépuscule de notre vie éclaire d'une autre manière ce monde en lui donnant des couleurs plus belles. Mais là où Qohélet nous surprend c'est que notre regard ne doit pas être celui d'une vieillesse désabusée, ce serait encore une erreur, mais c'est un regard à la fois désintéressé et qui nous porte à l'adoration, à l'adoration de ce que le Seigneur nous donne et surtout à l'adoration de ce mystère ineffable de Dieu qui dépasse toute chose et tout être humain.
Ainsi c'est le regard même de Dieu sur ce monde qui donne la Création, qui l'a faite belle et dit : "Cette création ne suffit pas". C'est le regard de Dieu sur l'homme qui regarde l'homme comme sa propre image et qui dit : "Cela ne suffit pas". Il faut aller plus loin, il faut rentrer dans le mystère de communion qui nous fait dépasser tout autre mystère de communion sur cette terre pour entrer dans la véritable danse, dans la véritable joie, la véritable union entre Dieu et l'homme, qui est celle qui ne s'épuise pas dans les données de ce monde, qui est celle qui ne s'épuise pas même dans les données spirituelles, mais qui est simplement une acceptation pure et simple, sans conditions, de ce que Dieu fait pour chacun d'entre nous.
AMEN