TOUT EST VANITÉ

Qo 8, 7-8+10-14

(4 février 1994)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

A

u cours de la lecture de l'Ecclésiaste, peut-être avez-vous ressenti combien il y a quelque chose de désespérant. A l'écouter on pourrait se demander si quelque chose trouve grâce à ses yeux car rien dans la vie de l'homme, pas plus que dans la vie de l'homme avec Dieu ne semble ouvrir un chemin d'espérance. Il n'y a que vanité, il n'y a que vent, c'est-à-dire qu'il y a finalement une sorte de vide complet dans ce monde, et pourquoi pas aussi dans celui de Dieu. Il y a comme une sorte de paradoxe car même ce qui devrait manifester plénitude, miséricorde, justice de Dieu, même cela n'existe pas. C'est ce que nous entendons dans la lecture d'aujourd'hui.

       "J'ai vu des méchants qui étaient honorés au jour de leur mort, qui étaient emportés vers le Temple avec les honneurs." Et l'on a vu des justes qui, eux ont été oubliés. Ainsi on peut se demander à quoi nous mène cette lecture. Est-ce que nous avons à constater que rien ne vaut la peine. Est-ce que cela signifierait que finalement tout ce que nous faisons n'en vaut pas la peine. Peut-être que d'être à l'eucharistie aujourd'hui c'est une vanité cela ne vaut rien ! L'Ecclésiaste, s'il porte ce regard sur le monde, veut nous donner une leçon. C'est que nous essayons de passer notre vie à maîtriser la création, à maîtriser l'homme, à maîtriser notre vie. Or l'homme ne maîtrise rien. Il ne maîtrise ni son passé, ni son présent ni son futur. Et s'il ne maîtrise pas la création, à plus forte raison il ne maîtrisera pas l'homme et il ne maîtrisera pas Dieu. Il n'y a pas de possibilité d'avoir un quelconque pouvoir sur Celui qui est à l'origine de ce monde et de notre vie. Je crois que c'est cela l'enseignement de l'Ecclésiaste. C'est que, même dans notre vie spirituelle, nous pensons maîtriser toute chose. Quand nous avons une vie bien réglée, il suffit, on peut s'en rendre compte parfois de très peu pour que tout bascule. Toute la parfaite architecture de ce que nous avons construit s'écroule et laisse place à un vide incompréhensible et parfois un vide tellement terrible qu'il en devient lui-même une vanité. Car même là, l'Ecclésiaste nous pousse dans nos derniers retranchements. Ce n'est pas en étant sage, en disant "tout est vanité", finalement rien ne vaut sur cette terre" même le vide, même cela c'est une vanité car c'est encore le dernier refuge de l'orgueil, c'est encore le dernier refuge de la maîtrise et du pouvoir de dire pourquoi finalement, le vide existe.

       Ainsi nous sommes peut-être appelés à faire cette expérience de nous fondre complètement dans une volonté qui nous dépasse, qui est celle de Dieu car on a beau dire : je vais faire la volonté de Dieu, je vais appliquer tout ce qu'un bon chrétien doit faire, ce ne sera pas encore faire la volonté de Dieu. Tout cela sera de la vanité et du vide. Il faut aller jusqu'à l'expérience du Christ qui dit : "Je fais la volonté de mon Père" et qui finit par dire à Dieu : "Non pas ma volonté mais la tienne", presque désespéré, pour faire l'expérience capitale et irremplaçable de ce vide et de cette mort de la croix. Et c'est à ce moment-là, quand Il s'est dépossédé complètement, quand même Il est dépassé par la volonté du Père, qu'Il ne peut plus rien saisir, ne rien maîtriser, ne rien décider, qu'Il fait l'expérience d'une certaine résurrection qui, elle aussi, nous dépasse infiniment, car nous ne pouvons même plus la maîtriser. Elle agit dans nos cœurs et c'est cela le salut, c'est cela la réponse de Dieu à la vanité de notre humanité.

       AMEN