A CHACUN SON LÉVIATHAN

Jb 40, 25-26 et 41 7-26 ; Mt 23, 1-12

(18 septembre 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Metz : Le Graouly

 

F

rères et sœurs, nous arrivons bientôt à la fin de ce livre de Job que nous avons entendu pendant plus d'un mois, et vous l'avez remarqué, cela se termine de façon un peu bizarre par un discours de Dieu qui, au début, évoque toutes les merveilles de la nature. Il montre comment la nature est pleine de secrets, la terre contient dans ses entrailles tous les minerais, et il faut extraire l'or, l'argent, le cuivre, le fer. Donc, c'est un véritable cours de sciences naturelles qui nous est donné.

On a l'impression effectivement que la fin du livre de Job, c'est Dieu qui répond à Job dans sa détresse et qui lui dit : est-ce que tu es capable de comprendre ma sagesse, la sagesse créatrice avec laquelle j'ai élaboré toutes ces choses qui devraient émerveiller ton regard ? Entre nous, on a l'impression d'une espèce de manœuvre de diversion, comme si Dieu voulait dire à Job : évidemment, tu te plains de tes malheurs, finalement, c'est peu de choses par rapport à cette splendeur de la création que j'ai réalisée.

Pourtant, cela se termine moins bien. Après avoir dit tout cela, Dieu concentre le regard de Job sur deux monstres : Béhémoth, l'hippopotame et Léviathan dont nous venons d'entendre la description, et c'est le crocodile. Evidemment, cela paraît un peu bizarre que le livre de Job se termine par une sorte d'éloge de l'hippopotame et du crocodile. C'est un peu un paradoxe. Mais il s'agit de comprendre pourquoi. On est avant les grandes classifications de Buffon et de tous les grands savants du dix-huitième siècle, et le monde est appréhendé sous deux formes, celle que j'ai dite tout à l'heure, la beauté de la création et de l'autre une vérité terrifiante.

Cela peut nous paraître bizarre, mais le côté le plus terrifiant de la création pour les juifs, ce n'est pas les tremblements de terre, les orages et les éclairs, même si déjà c'est très impressionnant, mais le côté le plus terrifiant pour eux, c'est le crocodile et l'hippopotame. Pourquoi ? Parce que ce sont les deux animaux invincibles qui vivent dans la vallée du Nil. On a là une appréhension très naïve de la géographie, vous savez que le Nil se termine par un delta, rempli de marécages, de champs d'ajoncs, et là, l'homme de cette époque ne s'y aventurait pas parce que tomber sur un crocodile ou sur un hippopotame, c'était évidemment une aventure que l'on ne souhaitait à personne.

C'est d'ailleurs un peu l'intérêt du livre de Job, il nous donne une sorte d'analyse détaillée du crocodile qui montre qu'on essayait quand même de savoir très précisément comment était bâti le crocodile. Ce crocodile tel qu'il est décrit dans le livre de Job c'est une véritable locomotive à vapeur ! Quand il respire par ses naseaux, cela produit de la fumée tout autour, quand il ouvre la bouche, on dit que c'est comme des éclats de métal, comme des fulgurances, et surtout on est impressionné par sa cuirasse, c'est-à-dire les écailles du dos qui ne peuvent absolument pas être transpercées ni pas la lance, ni par l'épée, ni par la sagaie. Et enfin, dernier détail qui est tout à fait intéressant, on a repéré que les pattes sont comme armées de tessons, de choses très dures qui sont capables de déchirer, et en même temps, elles ont des pattes sustentatrices qui permettent au crocodile de marcher sur la vase. Comme quoi dans la Bible, on a de temps en temps des cours d'histoire naturelle extrêmement intéressant si l'on tient compte du côté un peu fleuri du langage qui est utilisé.

C'est la leçon que Dieu tire. Il dit que ce sont des forces que l'homme ne peut pas maîtriser. Donc ici, au lieu de se retrancher derrière une sorte d'admiration béate et naïve de la beauté du monde, Dieu dit : le monde est plus compliqué que tu ne penses. Le monde tel que je l'ai créé, je l'ai créé avec Béhémoth et Léviathan, et je sais qu'il y a des puissances qui peuvent faire du mal à l'homme. Mais cela fait aussi partie de ma sagesse.

Je trouve cela intéressant pour deux raisons. La première c'est que la vision du monde telle qu'elle est proposée dans le livre de Job, et la vision de la création, n'est pas une vision naïve. Contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas la vision de Jean-Jacques Rousseau qui s'émerveille devant la beauté des paysages savoyards. Ce n'est pas du tout cela. C'est une vision réaliste du monde. Le monde tel qu'il a été créé renferme des forces qui sont hostiles et dangereuses. Donc, à nous d'en tenir compte et de savoir en user avec sagesse et agir en conséquence. C'est déjà une vision du monde un tout petit peu moderne. Ce n'est pas un monde qui est tout beau, magnifique, c'est un monde qui a un certain nombre de choses énigmatiques et incompréhensibles. C'est la première chose.

La deuxième chose, que nous devrions un peu plus méditer, c'est que je subodore que ce Léviathan n'est pas uniquement dans les marécages et dans les roseaux du Nil. Ce Léviathan est aussi en chacun d'entre nous. Je pense que c'est un peu le sens final du livre de Job qui et de dire : arrête de te poser en innocent devant la face de Dieu. Il y a en toi, toujours, d'une manière ou d'une autre un certain nombre de Léviathans, il y a une petite "ferme aux crocodiles" qui est sans cesse prête à ressurgir et à faire des ravages. Donc ici, le discours de Dieu pour Job consiste à lui dire : le problème du mal, du danger de la menace sur l'existence ne vient pas simplement du dehors. Il y a aussi quelque chose à l'intérieur de toi-même qui menace ta propre existence, et qui, à certains moments est capable de te rendre pire que Léviathan ou que Béhémoth.

Je crois que c'est important que ces textes apparemment un peu antiques et d'une poésie un peu surannée, en réalité, nous ramènent à ces considérations centrales : revoir le sens même de l'existence du monde et de la place de l'homme dans la création et surtout, le fait que la manière dont l'homme est bâti aujourd'hui, toujours nous portons en nous un petit côté Léviathan.

 

AMEN