LE REGARD DE DIEU

Jb 31, 1-15+38-40 ; Mt 19, 1-12

(7 septembre 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

 

F

rères et sœurs, je voudrais revenir sur ce texte de Job que nous avons entendu tout à l'heure. On peut le considérer comme un des sommets de la théologie morale de l'Ancien Testament. En effet, Job, ici, déclare à ses amis et en même temps déclare devant Dieu : je n'ai pas péché extérieurement, je n'ai pas commis des fautes visibles, c'est-à-dire des fautes où il pourrait y avoir des témoins qui disent tu as fait ceci, et tu as fait cela. D'ailleurs, dans les discours précédents, les amis de Job n'ont jamais pu pointer du doigt une faute ou un péché que Job aurait commis. Ils ont toujours dit : tu ne te souviens plus, ou tu ne réalises plus ce que tu as fait, mais Dieu le sait. Job dit : cela ne marche pas ! Mais ensuite, il ajoute et c'est le sens de ce passage : même des fautes que personne ne peut voir, dont moi seul, je pourrais avoir plus ou moins le sentiment et en tout cas dont Dieu pourrait voir la réalité, même ces fautes-là, je n'en ai pas commis.

C'est donc de ce point de vue-là toujours un approfondissement extraordinaire sur la réflexion au sujet du Mal. Le Mal dans la théologie chrétienne n'est pas simplement ce qui est nuisible socialement, ce que le Mal a tendance à redevenir aujourd'hui dans la société : à partir du moment où cela ne fait de mal à personne, tu fais ce que tu veux c'est ton affaire ! Ici, précisément, Job dépassant d'une certaine manière la littéralité des dix commandements qui eux-mêmes ont une sorte de face extérieure très marquée, s'intéresse plus aux effets visibles du péché qu'à la réalité inférieure, ici Job développe explicitement une défense de son comportement, de son attitude, en disant : Dieu finalement peut voir qu'à l'intérieur de moi-même il n'y a pas trace d'une mauvaise action ou d'une mauvaise pensée.

Si l'on traduisait en langage moderne : je n'ai pas regardé les filles dans la rue avec convoitise, je n'ai pas trompé ma femme, etc … tout est absolument nickel. J'insiste sur ce point parce que la lecture d'un tel passage dans la Bible a développé chez certains chrétiens une théologie catastrophique que j'appellerais la théologie du "Dieu voyeur". Pour mieux valoriser le caractère de péché des fautes intérieures, indépendamment du fait que cela se voit, que cela se remarque, que cela se repère et que cela fasse du mal, pour mieux valoriser cette dimension intérieure d'intention pécheresse, celle que développera Jésus dans le Discours sur la montagne, pour mieux valoriser cela, on a développé l'idée : "Oui, de toute façon, Dieu te voit".

Vous le savez, c'est quand même un discours que nous tous, quand nous étions enfants nous avons plus ou moins entendu de nos parents. Quand ils savaient qu'ils ne pouvaient plus nous surveiller ils n'avaient plus d'autre solution que de faire appel au surveillant général transcendant et supérieur qu'était Dieu : de toute façon le Bon Dieu te voit quand tu fais du mal. Cela a donné dans la tête et dans le cœur d'un certain nombre de chrétiens d'une part un développement de scrupules qui, à certains moments, devient vraiment maladif. C'est une des grandes origines de la culpabilité cette fameuse culpabilité dont on nous rebat les oreilles avec Freud.

En réalité, c'est une conséquence de la théologie du Dieu voyeur. Si Dieu te voit, de toute façon tu n'y coupes pas il aura tout noté sur le petit carnet, et cela terrorise. Mais surtout, ce que je trouve terrible, cela a eu non seulement des conséquences au niveau de la compréhension de notre propre morale, mais cela a eu des conséquences au niveau de la compréhension de Dieu. Car si Dieu est un voyeur, c'est un pervers, il faut être clair. Si Dieu passe son temps à regarder par le trou de la serrure de notre cœur pour essayer de voir quand il va pouvoir nous prendre en défaut, si c'est cela le comportement moral chrétien, si c'est cela le Dieu auquel on a à rendre compte de notre vie et de nos actes, je comprends qu'il y ait toute une partie de l'Occident qui est devenu fondamentalement athée. Avoir quelqu'un comme ça sur les épaules toute la journée, c'est insupportable, c'est inadmissible et c'est un Dieu pervers.

Je pense qu'une des raisons de l'athéisme moderne vient en grande partie de cela. On prétexte une sorte de perfectionnisme moral de l'intention et pour le garantir et le cautionner, on était obligé de dire : oui, mais Dieu surveille. Evidemment, dans une conception pareille, il vaut mieux tout arrêter parce que la religion, quelle que soit sa forme ne sert qu'à cautionner cette espèce d'image d'un Dieu voyeur, d'un Dieu qui épie tout, qui calcule tout, qui mesure tout, c'est l'horreur.

En réalité, ce que dit le livre de Job ce n'est pas du tout cela. Job ne dit pas que Dieu est voyeur, il sait très bien ce qu'il a dans son cœur. Mais précisément au nom de quoi ? C'est un des aspects fondamentaux du livre de Job, c'est le paradoxe. Qu'y a-t-il de paradoxal dans le livre de Job ? C'est d'une part que l'on dit sans arrêt que Dieu est absent, qu'il est loin, que fait-il, pourquoi ces choses-là m'arrivent-elles ? Et en même temps Job dit : pourtant, Dieu est infiniment présent à moi-même, à la source de chacun de mes actes.

Donc ce n'est pas la théorie d'un dieu voyeur. C'est la théorie d'une présence de Dieu, qui, parce qu'elle est à la racine de chacune de nos démarches éthiques ou pas d'ailleurs, éthiques surtout, est là comme celui qui sait, qui connaît, vit de l'intérieur les limites de nos actes, et évidemment aussi le mal qu'est le péché. Dieu n'est pas un imbécile heureux qui se bouche les yeux pour ne pas voir le mal. Il y a un certain nombre de chrétiens qui croient défendre l'optimisme chrétien de cette manière-là. C'est stupide. Dieu n'est pas quelqu'un qui est innocent au sens de celui qui ne voit rien. Dieu ne ferme pas les yeux sur notre péché, c'est une formule sotte. Hélas, Dieu les voit, mais il ne les voit pas comme un voyeur, il les voit comme l'échec du dynamisme même de sa présence en nous, ce qui est tout autre chose. Il les voit comme le cœur ou le regard d'une mère qui regarde son enfant qui est en train de faire une bêtise et qu'elle essaie par tous les moyens de l'empêcher de la faire. La mère n'est pas là en se croisant les bras en se disant : j'attends que tu te casses bien la figure pour voir comment ça fait !

C'est là où l'on voit que l'apologie de Job nous ramène à ce problème fondamental du problème du Mal. Si on traite le problème du Mal simplement comme une déficience humaine et en face, Dieu qui est là et qui compte les points, cette religion-là est imbuvable. Mais si au contraire on comprend que dans le problème du Mal, finalement l'ultime pointe de ce que Job essaie de dire, c'est que Dieu est là à l'intérieur même du dynamisme de l'homme et il voit son malheur et son péché. Il n'est pas en-dehors du problème, du combat et de la lutte intérieure.

Frères et sœurs, que cette médiation quotidienne sur le livre de Job nous aide un peu à corriger notre regard et à comprendre comment Dieu est véritablement présent au cœur non seulement de l'homme juste, mais aussi au cœur du pécheur.

 

AMEN