LA FINITUDE HUMAINE
Jb 28, 13-28 ; Mt 17, 24-27
(1er septembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Lueur d'espérance dans la méditation sur le mal
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rères et sœurs, il y a plusieurs sommets, des petits éclats de lumière dans le livre de Job qui est pourtant si sombre. Le passage que nous venons de lire est une de ces petites lumières qui trace un chemin non seulement pour la tradition juive, mais je crois pour toute l'humanité. Cette petite lumière est expliquée à plusieurs reprises dans le passage que nous avons entendu et elle est une des clés du livre de Job, et je crois, de toute la révélation biblique.
Que dit Job au moment où il va conclure son premier grand discours ? Il dit : "L'homme ignore le chemin de la sagesse on ne la découvre pas sur la terre des vivants". Hier Job expliquait qu'on pouvait aller chercher les plus grandes richesses, les minerais d'or, d'argent, les pierres précieuses dans le fond et les entrailles de la terre, mais qu'on n'y découvrait jamais la sagesse. Ici, il en tire les conclusions. L'homme peut chercher partout sur la terre, il ne mettra jamais la main sur la sagesse. Il dit qu'on ne peut pas acquérir la sagesse parce que, et c'est cela qui est sans doute le plus dramatique, parce que l'homme sait intérieurement le caractère infiniment précieux de la sagesse mais il n'a aucune prise sur elle.
C'est un thème qui revient très régulièrement dans la Bible. La sagesse vaut plus que l'or, plus que les pierres précieuses : "Mieux vaudrait pêcher la sagesse dans ses filets que de pêcher des perles", ce qui pourtant à l'époque était le top du top pour les parures féminines. "La topaze qui vient de Kush, c'est-à-dire d'Abyssinie, ne vaut rien du tout à côté de la sagesse. L'or pur lui-même perd son poids en échange". Donc, ici, le discours de Job est très clair : la sagesse si grande, si précieuse, si décisive pour le destin de l'homme, et l'homme le sait que cette sagesse est indispensable et cependant, il n'a pas de prise sur elle. C'est dans ce paradoxe, que s'est coulée pratiquement toute la tradition de la théologie chrétienne, et aussi de la réflexion philosophique qui lui a été associée. L'homme est un être étrange, il a le goût, le désir, le pressentiment de ce qu'est la sagesse, mais il n'a aucune prise sur elle car elle lui échappe totalement.
Les philosophes modernes ont trouvé un mot clé pour décrire cette attitude, mais déjà énoncée si magnifiquement par Job, vingt-cinq siècles auparavant, c'est la "finitude". La finitude ce n'est pas simplement d'être sur le bord de la déception, le "je n'y peux rien". Si c'était cela, la sagesse serait la résignation. Ce serait une espèce de soumission passive, sans espérance. Mais précisément ce qui fait l'originalité de la finitude, et c'est pourquoi la révélation judéo-chrétienne y a puissamment contribué, c'est que l'homme sait qu'il n'a pas de pouvoir sur la sagesse, et cependant, il en a le goût. C'est cela le paradoxe de l'existence humaine, et c'est cela le paradoxe que Job explique. Job est un païen, ce n'est pas un membre du peuple élu. Lui comme païen, il dit exactement ce qu'est la situation de l'homme en désir de sagesse, en manque de sagesse, mais avec le goût de la sagesse.
C'est pour cela qu'à la fin, et c'est le dernier mot de son discours, il dit que Dieu a discerné ce qu'est la sagesse, lui il le sait. C'est tellement précieux et tellement grand qu'il n'y a que Dieu qui peut avoir une idée de ce qu'est la sagesse. Il nous montre même Dieu en train de créer le monde, et tout à coup, découvrant la sagesse, et la prenant presque dans sa main pour dire que la sagesse est sa propriété. A la fin, il la voit, il l'évalue, il la pénètre et il la scrute. Il y a ce vis-à-vis mystérieux dans ce livre de Job, dans ce passage-là, d'un face-à-face, un vis-à-vis mystérieux, celui de Dieu et de la sagesse. C'est peut-être le premier pressentiment de ce que les chrétiens affirmeront dans le mystère de la Trinité. C'est pour cela que le Christ aura parmi les grands qualificatifs qui lui seront donnés au début de l'ère chrétienne le titre de "sagesse", c'est-à-dire quelqu'un dont on peut avoir le goût, le désir, mais sur lequel on n'a pas de prise.
A ce moment-là, Dieu dit à l'homme, et c'est la conclusion de ce grand discours de Job : "La crainte du Seigneur voilà la sagesse". Ici évidemment, il faut bien comprendre le mot "crainte". Le mot crainte, Adonaï en hébreu ne veut pas dire la peur. On traduit la crainte parce qu'on ne sait pas comment le traduire autrement, mais en réalité, c'est l'adoration. La crainte, c'est le moment où vous vous trouvez devant une chose que vous ne comprenez pas, mais dont vous pressentez toute l'immensité, le poids, toute la beauté, et vous êtes là complètement paralysé, fasciné. C'est cela que Dieu dit à l'homme. Le statut de la finitude humaine c'est la crainte de Dieu, c'est-à-dire, le goût de la sagesse éveille dans l'homme le désir un jour, d'être face à Dieu. C'est quand même extraordinaire que ce livre qui médite sur le mystère du mal et de toutes les souffrances qui peuvent arriver à l'homme, et tout le début du livre que nous avons lu depuis plus d'un mois nous en donne un échantillonnage assez terrible, c'est extraordinaire que ce livre à ce moment-là, à partir de la réflexion sur le mal arrive à réfléchir et à dire le statut fondamental de l'homme dans sa finitude. C'est cela la beauté de ce livre. Il ne laisse pas l'homme mariner dans sa souffrance, se détruire par masochisme, mais à l'intérieur même de sa souffrance, comme première marque, la plus voyante, la plus choquante de la finitude et de la blessure du désir humain, Dieu révèle que cette blessure et ce désir ouvrent sur une possible rencontre avec la sagesse, mais qui n'est pas encore tout à fait accomplie aujourd'hui.
Il est certain que lorsque le Nouveau Testament aura à dire le mystère de l'homme face au mal, il aura sous les yeux la sagesse crucifiée elle-même ce qui changera beaucoup de choses. Pour l'instant, ce qui est très beau, c'est que Job, l'idéal du païen, ou du païen idéal, comme vous voudrez, il est là, un des premiers qui, au lieu de se dire la sagesse j'en ai envie, donc je m'approprie ce que je peux, je prends des bribes et des morceaux, Job reconnaît au contraire la totale incapacité qu'il a de maîtriser son comportement, sa vie, de pouvoir utiliser la sagesse comme un moyen de force ou de supériorité. Au contraire, il est là simplement avec la sagesse qui lui souffle à l'oreille la crainte de Dieu, c'est le début, l'adoration, c'est le commencement de la véritable sagesse.
Nous n'avons pas d'autre chemin, et l'humanité n'a pas d'autre chemin. C'est pour cela qu'aujourd'hui, la plupart du temps ce qui manque à la société moderne, c'est le sens de l'adoration et de la contemplation. C'est pour cela qu'elle investit son désir dans le toujours plus des richesses, du pouvoir et de la violence. C'est parce qu'elle ne sait plus, animée qu'elle est trop souvent par un désir fou, que le véritable ressort du désir de l'homme c'est le désir de cette réalité sur laquelle il n'a pas prise.
AMEN