LA BLESSURE DU MAL
Jb 11, 13-20 ; Mt 11, 16-24
(27 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Faut-il me cacher la tête pour me protéger ?
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llons, redresse tes pensées, tends tes paumes vers lui et si tu répudies le mal, ne laisse pas l'injustice habiter sous tes tentes, tu lèveras un front pur, tu seras ferme et sans crainte".
Frères et sœurs, nous sommes toujours dans ce discours d'un ami de Job, ces amis qui veulent absolument innocenter Dieu et qui essaient de dire à Job qu'en réalité le malheur dont il est accablé il ne l'a pas volé. Mais ici, Cophar de Naamat continue sur un ton qu'on appellerait aujourd'hui la méthode Coué. Vous savez ce que c'est que cette méthode, vous avez une indigestion, vous êtes malade, vous avez envie de vomir, et vous vous dites, je vais bien, je vais bien, je vais bien ! Certains prétendent que grâce à cette méthode qui consiste à se persuader du contraire, finalement on change d'avis et cela va beaucoup mieux. Une variante de la méthode Coué aujourd'hui, c'est ceux qui se disent toujours des optimistes : plus cela va mal, plus ils se persuadent qu'en réalité, ce n'est pas grave, tout va mal dans le monde mais on fait comme si tout allait bien et on continue.
Evidemment, c'est une méthode assez bizarre, puisqu'elle consiste à nier le réel pour pouvoir exister et pour pouvoir vivre. Cela ressemble aussi à ce qu'on appelle la politique de l'autruche, c'est-à-dire que lorsqu'on se sent assailli et poursuivi, on met la tête dans le sable et on ne voit plus rien et paraît-il, l'autruche se sent en sécurité. Je n'ai jamais expérimenté la poursuite des autruches, mais cela fait partie de cette manière de s'auto-persuader que tout va très bien, et comme le disait la chanson, tout va très bien madame la marquise, mais le château est en flammes !
Quand on lit ce texte on s'aperçoit que Cophar dit à Job : essaie de pratiquer la même méthode. Lève tes mains vers Dieu, supplie, demande-lui pardon, et après il lui décrit des conséquences absolument désarmantes et assez mensongères. Il continue et lui dit : "Ton malheur, tu n'y songeras même plus, il laissera le souvenir des eaux qui passent" comme on dit aujourd'hui, sur les plumes d'un canard. "Alors débutera une existence plus radieuse que le midi, et l'obscurité sera même comme le matin". Cophar soutient là une thèse que je trouve terrible : au fond, Job, ton malheur ce n'est pas si grave, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Le mal ne laisse pas de traces. En disant cela, l'ami de Job ne se rend pas compte qu'il tient un discours à la limite de l'impiété, car on peut retourner le problème dans tous les sens, le mal laisse toujours des traces.
Si Dieu a horreur du mal, si nous-mêmes nous souffrons tant du mal, ce n'est pas uniquement parce que cela fait mal, mais lorsque le mal est du harcèlement, de la méchanceté, là, cela blesse au plus profond de nous-même et cela nous rend des hommes et des femmes blessés. Cela pèse sur notre vie, sur les conséquences. Il n'y a qu'à voir dans un certain nombre de choses qui défraient la chronique, ce qui peut arriver à certains enfants et qui ensuite est une peine et une souffrance qu'ils porteront toute leur vie. Cela ne veut pas dire que le mal est impardonnable, heureusement que oui. Mais cela veut dire que quand on pardonne le mal, les conséquences du mal ne sont pas pour autant toujours effacées. Lorsque j'ai vraiment profondément fait souffrir quelqu'un, il reste quelque chose.
C'est précisément cela que l'ami de Job veut essayer de nier. Et de ce point de vue-là, son discours, il faut bien le dire, est complètement faux. C'est un discours pour essayer de dire que finalement l'emprise du mal sur nous n'est pas si forte que cela, que même si nous sommes vulnérables, en réalité, comme je vous le disais tout à l'heure, cela peut nous passer dessus comme sur les plumes d'un canard. Mais ce n'est pas vrai. Le mal blesse, le mal diminue, le mal fait souffrir et le sommet du mal pour nous c'est la mort, parce qu'à ce moment-là, c'est à nos yeux d'hommes le mal ineffaçable.
Dans la montée dramatique du livre de Job, cet argument-là est placé là tout à fait intentionnellement. Il faudra que Job puisse dire "non je ne veux pas céder à ce mirage-là". Le mal n'est pas simplement une apparence qui me bride pour un certain temps. Le mal a un pouvoir terrible et terrifiant et quand on y est affronté on ne peut pas rester neutre et on ne peut pas passer à côté en sifflant, les mains dans les poches en disant : de toute façon, cela ira mieux demain ! En réalité, quand on est affronté au mal, la puissance du mal est si forte, elle est si violente qu'elle est capable de nous prendre sous son pouvoir et de nous faire perdre nos points de repère et nos références. C'est pour cela d'ailleurs que certaines personnes sous l'emprise du mal, de la souffrance, du vice, peuvent faire des choses absolument irrémédiables.
Frères et sœurs, je crois qu'il faut que nous continuions à lire ce livre de Job non pas comme un livre qui ferait simplement des considérations édifiantes, un peu pieuses, disant : mes chers frères, ne vous en faites pas, aujourd'hui vous en bavez mais de l'autre côté a paradis, cela ira bien mieux ! Je sais bien que l'Église a tenu à certains moments ce discours, mais c'est précisément ce qu'on a dénoncé quand on a dit que la religion était l'opium du peuple. Et là, ce que raconte Cophar de Naamat, c'est précisément l'opium du peuple : tu souffres beaucoup, mais ne t'en fais pas, la morphine te fait tout oublier. Mais on ne guérit pas le mal par la morphine. On peut atténuer la souffrance par la morphine, mais le mal reste toujours là.
C'est pourquoi le livre de Job nous amène vraiment au cœur petit à petit du problème du mal, c'est-à-dire cette réalité qui est bien là. On ne peut pas l'extraire, on ne peut pas la gommer, on ne peut pas faire comme si de rien n'était, comme si après le mal tout allait mieux. Ce n'est pas vrai, c'est quelque chose qui a blessé profondément la création et donc d'une manière ou d'une autre, nous sommes tous les uns et les autres solidaires. C'est pour cette raison que nous avons tellement de mal à cause de ces complicités, à les regarder en face.
AMEN