LE MAL DÉCOULE DE LA JALOUSIE
Jb 2, 1-13 ; Mc 12, 35-44
(2 juillet 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Laisse-moi toucher à Job ?"
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rères et sœurs, j'aimerais simplement attirer votre attention sur ce livre que nous allons lire pendant un bon moment et qui est un livre très célèbre, c'est le livre de Job. Aujourd'hui, nous en lisions ce qu'on appelle la fin du prologue.
Ce livre de Job est l'objet d'une petite mise en scène. Il va y avoir de longs discours comme au théâtre et au début, comme c'est un livre, on nous présente la situation. Qui est assez étrange. Je voudrais attirer votre attention sur deux ou trois points qui me paraissent fondamentaux pour comprendre la suite.
La première chose, l'identité de Job. Qui est-il ? ce n'est pas un juif. Contrairement à ce qu'on croit celui qu'on appelle parfois "le saint homme Job" est désigné comme quelqu'un qui habitait la terre de Uç. On ne sait pas où c'est mais dans l'imagination de l'auteur qui veut nous situer le personnage de Job, il dit clairement que c'est un homme qui ne fait pas partie du peuple élu. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela a une conséquence très importante. Cet homme va être frappé par le mal et ce n'est pas plus injuste d'être frappé par le mal quand on fait partie des païens que lorsqu'on fait partie des juifs.
C'est quand même un grand progrès dans la révélation. Dans le monde ancien quand les égyptiens se faisaient écraser par Dieu en étant broyés avec leurs chars et leurs chevaux dans la mer, c'étaient des païens, et dans la mentalité de l'époque on avait plutôt tendance à penser que c'était normal, ils s'étaient opposés à Israël, et donc ils devaient recevoir le châtiment. Ici, on veut dire quelque chose de plus profond : Job qui est un païen est assailli injustement par le mal. Tout homme quel qu'il soit, quels que soient son statut, sa responsabilité, son appartenance religieuse, tout homme qui est touché par le mal c'est un scandale. Je crois que c'est la première fois qu'on le dit dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes à peu près à moins quatre cent, moins trois cent avant Jésus-Christ. C'est très beau et très profond d'avoir pressenti que le problème du mal n'était pas d'abord l'injustice faite à des personnages particulièrement pieux, religieux, ce qu'est Job d'ailleurs, mais le scandale du mal c'est que cela atteigne l'homme parce qu'il est homme.
La deuxième chose qui se rapproche de la mise en scène, c'est qu'il y a un personnage énigmatique. C'est la première fois qu'on le nomme de façon aussi explicite : Satan, qui est quelqu'un à la cour de Dieu. Evidemment, on s'imagine comme une sorte de rituel de cour comme on pouvait le voir en Babylonie ou en Égypte, Dieu est le roi qui reçoit ses serviteurs. Parmi les serviteurs, il y a cette petite peste de Satan qui décide de s'en prendre à l'homme et plus spécialement à Job et tout cela à propos d'une petite réflexion, un propos de cour (c'est du Saint Simon … ). Dieu dit à Satan : "Tu as vu mon serviteur Job, comme il est bien, il est droit, il est sincère, il est prospère". Et Satan répond : "Je suis sûr qu'on peut le faire tomber". C'est un défi à Dieu et à l'homme.
Là, nous touchons à un deuxième aspect qui va être fondamental dans la réflexion du livre de Job et qui sera fondamental pour toute la réflexion théologique après. C'est la première fois qu'on montre le mal comme le résultat d'une jalousie. En réalité, Satan est jaloux de Job et il veut mettre Job à l'épreuve. Il a la permission de Dieu, c'est un autre problème, mais c'est lui qui a l'initiative. Dieu ne veut pas en fait que Job soit tenté, Dieu a déjà décidé dans le récit qu'il ferait tout pour sauvegarder Job. Mais il permet que la jalousie du mal, du monde, puisse s'exercer sur Job.
Jésus dira une chose un peu analogue dans la parabole de l'ivraie. Quand il racontera l'histoire que l'homme sème le bien, le blé et que son ennemi vient semer l'ivraie, le maître dit : "N'arrachez pas l'ivraie parce que cela fera plus de mal que de bien". Ici, on veut dire dans le livre de Job que ce n'est pas Dieu directement qui est le responsable du mal, c'est la jalousie entre les créatures, mais d'autre part, Dieu veille au grain. Tout le suspens du livre de Job, c'est de voir comment malgré toutes les discussions, Dieu veille au grain pour son serviteur Job qui à la fin sera réhabilité.
La troisième chose c'est la distinction sur la profondeur du mal. Hier, c'étaient les troupeaux, les richesses, les gens extérieurs à Job qui étaient atteints par la jalousie du tentateur. En fait, Job était dépouillé de ses biens. C'est déjà un mal, c'est une souffrance, que de perdre tout ce à quoi on est attaché. Mais ce n'est pas le pire. Comme Job a été très courageux et très fidèle dans ce qu'on peut appeler l'adversité, Satan retourne encore une fois devant Dieu qui lui dit : "Tu as vu, il a bien tenu". Satan répond : "Attends, si je le touche lui, est-ce qu'il va tenir ?" Là aussi, c'est assez innovant dans la pensée antique, il n'y a pas beaucoup de sages de philosophes et de sages qui ont distingué cela, on distingue entre le mal qui vous assaille de l'extérieur, et le mal qui vous assaille de l'intérieur symbolisé ici par la maladie de l'ulcère. Ici on veut dire : Job à ce moment-là reçoit de plein fouet le mal jusque dans l'intime de sa chair, dans la souffrance personnelle. C'est aussi une manière de voir les choses extrêmement profonde.
La plupart du temps, il ne faut pas se faire d'illusion, nous ne distinguons pas très bien entre ce qui nous touche de façon extérieure, il y a des grèves, les avions sont en retard, le train n'est pas à l'heure, la boulangère a ouvert son magasin en retard, toutes choses qui provoquent des problèmes terribles dans la vie quotidienne, et qui arrivent d'une manière ou d'une autre à se résoudre, et d'autre part, le mal qui vous touche à l'intime de vous-même et qui prend la figure de la souffrance. Là, c'est la première fois que dans ce livre de Job, on commence à percevoir cette nuance, cette profonde différence qu'il y a dans les différents maux qui peuvent accabler l'homme.
Tout cela pour dire que tout ce que nous allons lire dans ce livre de Job, va nous amener petit à petit sur ce problème central qui est la souffrance de l'innocent. Là-dessus le livre de Job aura beaucoup de choses à nous dire, et c'est pour cela que tout ce petit prologue était comme concentré pour dire que petit à petit nous allons nous attaquer à la racine du mal, et nous allons essayer de voir comment non seulement l'homme, mais également Dieu y réagissent.
AMEN