SAISIR L'INSAISISSABLE SECRET DES CHOSES
Jb 28, 13-28 ; Lc 12, 13-21
(10 octobre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
V |
ous savez frères et sœurs que nous vivons aujourd'hui à l'heure du virtuel. Le virtuel, vous savez ce que c'est, c'est grâce au subterfuge de tout un matériel très compliqué, un ordinateur, des processeurs, de la mémoire vive et des puces, cela vous donne l'illusion d'avoir à faire aux choses telles qu'elles sont réellement. Exemple : avant d'acheter votre appartement, si votre promoteur immobilier a les moyens, il fait un appartement virtuel et cela peut même aller jusqu'à l'impression de vous promener dans votre appartement alors qu'il n'y a rien. C'est la même chose pour les jeux avec les petits manettes avec lesquelles les gamins jouent dès l'âge de trois ans, c'est la même chose pour les ingénieurs qui construisent des maquettes, c'est aussi de cette manière que les pilotes d'avion apprennent à conduire les avions, ce n'est pas nécessairement rassurant, mais en tout cas, ce sont des cabines de simulation dans lesquelles les pilotes d'avion grâce au virtuel peuvent atterrir à Hong Kong, à Honolulu sans jamais avoir mis le pied, ou plutôt la roue de l'avion sur ce tarmac, c'est comme ça qu'on se forme. Tout est virtuel. On en est très fier, parce qu'on a l'impression de maîtriser le monde par là, en réalité, il n'y a rien, que des calculateurs par derrière, que des points lumineux sur un écran, il n'y a que des processus qui s'enchaînent les uns aux autres du point de vue mathématique, mais cela vous donne l'illusion d'avoir un rapport avec la réalité. On ne sait pas ce que cela donnera dans trois ou quatre générations, peut-être que cela donnera une humanité complètement folle qui ne saura plus distinguer le virtuel du réel. Cela peut arriver qu'un beau jour toutes nos relations humaines se passent simplement par du virtuel.
Quand on a vu cela et qu'on en a quand même éprouvé un certain sentiment d'horreur, même si cela rend bien service de temps en temps, quand on a bien compris ça, on est capable de comprendre le texte de Job que nous avons entendu tout à l'heure. C'est une sorte de petit poème inséré dans les méditations de Job, qui habituellement se plaint, se lamente, que le monde va mal, qu'il va mal, que la famille va mal, que tout va mal, ici, il interrompt ses "jobiades" comme on dit les "jérémiades", pour célébrer la Sagesse. Que dit-il à propose de la Sagesse ? Vous l'avez remarqué, en fait, c'et une chose très étrange on ne saisit jamais le secret des choses. Même les choses les plus précieuses, et il cite les perles, les topazes, l'or, l'argent, le cristal, ce qui à l'époque est le plus fascinant, des objets qui ont valeur en soi, non seulement commerciale, mais une valeur de la contemplation de Dieu, et bien, cela ne porte pas en soi le propre secret de son existence et de sa raison d'être. Job ajoute, et c'est en cela que le texte est proprement révélé, ce qui porte le secret de tout cela, c'est la Sagesse. Ce texte présente un grand intérêt, parce que c'est toute une théologie de la création qui est en cause dans cette affaire. La plupart du temps, et c'est très moderne, nous croyons que ce qui est créé, ce qui est visible, c'est l'affaire des hommes. On peut l'étudier, on peut l'analyser, on peut le recomposer sur ordinateur, pour retrouver des formules mathématiques, chimiques, biologiques, physiques, etc … En réalité, Job dit : non. La création elle-même, pour comprendre pourquoi n'importe quel être existe, même ceux qui sont les plus prestigieux, et qui sont tellement prestigieux qu'ils semblent exister nécessairement par eux-mêmes, là, l'homme n'y comprend rien. Donc c'est un regard tout autre que celui que nous avons. C'est l'inverse. Les choses visibles, créées parlent non pas par ce qu'elles montrent d'elles-mêmes, mais par ce qui est caché en elles. C'est cela la vraie théologie de la création Il ne faut pas essayer de transposer derrière toutes les choses quelqu'un qui est comme un artisan et qui fabrique toutes les choses, ce qui est une manière assez païenne de voir les choses, ce n'est pas le "grand artisan" ou le "grand horloger" de Voltaire. La vraie théologie de la création, c'est de savoir reconnaître, respecter et vénérer le secret des choses et des êtres. C'est pour cette raison que la théologie de la création chez les chrétiens culmine dans la notion de "personne". Qu'est-ce que la personne ? C'est la Sagesse en chacun d'entre nous, si tant est que nous soyons sages, c'est un autre problème, car nous ne sommes pas nécessairement à la hauteur de ce que Dieu a fait de nous. C'est le secret de quelqu'un. Qu'il s'agisse d'amour, d'amitié, de relations humaines sociales ou autres, si la valeur personnelle est un valeur absolue, et c'est cela au fond que le christianisme a amené, même si aujourd'hui on l'a sécularisé sous la forme des Droits de l'Homme par exemple, c'est l'idée que chaque personne est un secret, est portée par la Sagesse créatrice.
Ce petit texte qui apparemment veut dire que l'univers est difficile à comprendre, à l'époque, c'étaient des imbéciles qui n'avaient pas lu Descartes et ils n'avaient pas fait l'analyse de la résistance des matériaux et d'autres cours un peu techniques, oui, bien sûr, mais en attendant, dans leur ignorance même ils étaient plus sages que nous, parce que nous dans notre faux savoir, nous croyons être sages, et en réalité, nous nous bouchons avec le visible le secret mystérieux de l'invisible qui est dans le monde, alors qu'eux, avec les limites de leur connaissance du visible, devinaient bien mieux ce qui est le secret de l'invisible du monde.
De ce point de vue-là les questions entre le christianisme et la science ont été tellement mal posées au dix-neuvième siècle, qu'on a cru que la science n'allait pas empiéter sur le domaine de ce qui était réputé inconnaissable et insaisissable, et apparemment, c'est ce que cela a fait, mais quand on y réfléchit, ce sur quoi l'on s'appuie, c'est toujours le visible. Peut-être qu'on connaît mieux le vivant, que l'on connaît mieux les rubans d'ADN et tout le bataclan, mais en réalité, cela ne nous dit pas le secret profond de la vie. Peut-être qu'avec la psychologie on a pénétré la loi de la psychologie des profondeurs et des tas de choses qu'on ne connaissait pas auparavant, mais ce n'est pas cela qui dévoile le secret de la personne. Peut-être que dans la mécanique physique et la théorie de la relativité on a mieux compris l'agencement de la structure atomique de la matière, mais cela ne nous dit pas ce qu'est la matière. Un discours théologique sur le mystère de la création a encore parfaitement sa place aujourd'hui à condition de savoir qu'il touche le mystère invisible des êtres et des choses et que c'est pour cela que c'est révélé. Ce n'est pas parce que ce seraient des connaissances supplémentaires au niveau de la science, de la chimie, de la physique, de la psychologie, c'est la révélation du mystère, c'est l'acte créateur de Dieu qui se tient à la porte et à la racine de chaque être, et c'est la Sagesse.
Qu'à travers l'expérience de Job, qui n'est simplement qu'une expérience du mal, mais aussi une expérience de la Sagesse, nous sachions nous aussi porter un autre regard sur la création et sur le monde.
AMEN