LA RESPONSABILITÉ DU MAL

Jb 9, 25-31

(28 juillet 1989)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

L

e problème posé par le livre de Job pourrait être résumé dans une question : "Dans le mal, le mal que je subis ou que je connais, qui doit en porter la responsabilité ?" En effet, lorsque je subis une offense, un désordre, quand ma santé, mon psychisme ou mon entourage se trouve atteint ou même détruit, et à l'inverse lorsque je commets ces actes qui détruisent, qui anéantissent un être, un trou se fait dans la maille du monde, un trou en quelque sorte irréparable car lorsqu'on tue, lorsqu'une réputation est abîmée, rien ne pourra réparer réellement. Qui va porter, en profondeur, la responsabilité de ce mal ?

       Il y a dans l'humanité deux sortes de gens. Ceux qui croient qu'ils ont à le porter eux-mêmes, ceux qui se culpabilisent non seulement du mal qu'ils commettent mais aussi du mal qu'ils ne commettent pas et qu'ils subissent. Combien de fois ne nous sommes-nous pas culpabilisés d'un mal, non pas que nous commettons, mais que nous subissons ? Dans notre vie il y a des moments où nous avons culpabilisé inconsciemment mais très profondément et très violemment par rapport à ce désordre, à ces destructions qui nous ont été imposées. Et puis il y a ceux qui refusent systématiquement de se culpabiliser et qui font glisser sur eux tout cela, refusant même de s'y trouver mêlés.

       Il est vrai qu'il est difficile de trouver une frontière exacte entre ce qu'il y a à porter et ce qu'il n'y a pas à porter. Mais il y a une différence notoire entre se sentir coupable, évaluer objectivement sa faute, et se culpabiliser. Culpabiliser c'est vouloir assumer par soi-même une chose que nos forces ne peuvent assumer et c'est finalement se replier sur soi. C'est favoriser la croissance du mal par le mal, c'est permettre que ce mal nous détruise encore plus et nous replie sur nous-même et engendre ainsi comme une boule de neige d'autres maux. Par contre, s'accepter coupable, ce qui est différent c'est, après s'être mis à genoux devant le maître, en relevant les yeux vers Lui, accepter d'être petit mais se voir grand parce que déjà aimé. Il y a donc deux attitudes devant le mal. La première c'est de se sentir coupable mais pardonné, c'est le chrétien qui peut se tenir debout par la Résurrection même s'il n'est pas digne, la seconde, c'est le païen ou c'est l'athée qui ne peut que subir ou effacer le mal qui s'oppose à lui ou qu'il commet.

       C'est la question que Job pose à Dieu. Comment peut-on régler ce problème de culpabilité sur cette terre ? Suis-je celui qui doit porter entièrement la responsabilité ou l'amplitude même du mal est-elle plus large, à tel point que je ne puis que me reconnaître parfois coupable, demander ton pardon afin d'assumer et d'être plus fort que le mal qui pourrait revenir ? Car ayant relevé les yeux vers le Seigneur, Lui seul peut donner cette force réelle, parce que spirituelle, parce que divine, pour que nous puissions avancer d'un pas plus sûr et ne plus trébucher. Celui qui se culpabilise ne fera que trébucher et trébucher, ne fera que s'enfermer sur lui-même, piétinant sur place et ne trouvant aucune issue au désordre ou au noir qui peut tomber sur sa vie.

       Pardonnez-moi ces propos un peu sombres, mais il est important de découvrir notre véritable attitude nécessaire par rapport à Dieu qui n'est pas celle de celui qui baisse le nez, qui se replie sur lui-même, mais celle de celui qui levant les yeux, trouvant réellement en Jésus son salut, découvre vraiment ce que c'est que d'être pardonné et de là naîtra véritablement la vraie joie. Car la vraie joie ne prend pas racine ailleurs que dans ce qui apparemment lui est contraire. De même que le bon grain est mêlé à l'ivraie, de même la joie véritable, la joie profonde, l'exaltation secrète d'être une créature de Dieu, d'être soutenu par Lui, prend souvent racine dans un désordre, dans un terrain mal labouré. Alors là nous reconnaîtrons que nous étions des épis choyés par Dieu, que malgré l'ivraie qui nous a étouffés. Dieu n'a pas abandonné l'idée de nous moissonner, de nous choisir pour faire de nous ce pain, cette humanité rachetée, croustillante.

       Dans cette eucharistie, reconnaissons notre Sauveur, Celui qui nous tient car c'est Lui qui nous aime, car Il peut nous sauver et nous relever la tête.

       AMEN