SOUS LE REGARD DE DIEU

Jb 7, 13-21

(20 juillet 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

ans cette lecture continue du livre de Job nous sommes arrivés à un passage assez original. La plupart du temps ce livre veut nous livrer une vieille sagesse traditionnelle : si l'homme souffre c'est qu'il a commis quelque faute cachée, cette souffrance est simplement le rétablissement de l'ordre bouleversé ou contesté. A tout moment Job proteste de son innocence. Tout le long du livre il ne cessera d'affirmer qu'il n'a pas péché vis-à-vis de Dieu, qu'il est un juste. Et dans le passage de ce jour, au lieu de parler à ses interlocuteurs, Job s'adresse directement à Dieu.

       Le thème de son discours est : "Pourquoi me regardes-tu ?" C'est un peu comme si ce qui faisait l'acuité de la souffrance de Job était précisément le fait de souffrir "sous le regard de Dieu". Je crois qu'il y a là une sorte de pressentiment extraordinaire de ce qui touche à l'essence de la souffrance.

       Une chose d'abord assez importante à remarquer, c'est que la souffrance de l'homme a comme horizon Dieu, le regard de Dieu. S'il n'y avait pas cette destination profonde de l'homme vers Dieu, je ne sais pas si nous souffririons exactement de la manière dont nous souffrons. La souffrance n'est pas simplement une sorte d'état d'insatisfaction. Ce n'est pas simplement le fait que le corps fait mal, mais cette douleur, cette peine s'inscrivent dans une orientation fondamentale de l'homme vers Dieu. Et par rapport à la souffrance des animaux la souffrance humaine a ceci de particulier qu'elle est une souffrance vécue sous le regard de Dieu. Il est très étrange de voir que Job en a fortement le sens parce que, au fond, il demande que Dieu le laisse tranquille, comme si le simple fait que Dieu détournerait son regard de l'homme soulagerait sa souffrance.

       Mais est-ce que cela veut dire que la souffrance serait simplement le résultat d'une sorte de "regard de Dieu", comme si ce regard en lui-même allait déclencher dans l'homme la souffrance ? Ce serait évidemment la pire chose à croire. Ce serait absolument insoutenable. Dieu serait alors l'origine et la cause de la souffrance de l'homme. Mais ce n'est pas cela. Je crois que ce que Job pressent dans sa souffrance c'est qu'elle est encore plus insupportable sous le regard de Dieu, parce que ce regard dit la destination véritable de l'homme. Ce regard de Dieu qui ne lâche pas Job est en réalité le regard de la fidélité de Dieu qui dit à Job : "Quels que soient les chemins par lesquels tu passeras, je te conduirai à Moi." Par conséquent, la souffrance ne signifie pas que Dieu pèse sur l'homme, mais au contraire signifie la constance de Dieu à travers l'épreuve de l'homme. Dieu ne lâchera pas l'homme au cœur même de son épreuve et de sa souffrance. Mais parce que Dieu est là, comme le but ultime, comme l'accomplissement qui se propose à l'homme, le fait que l'homme, à ce moment-là, mesure en face de Dieu, sous le regard de Dieu, l'inaccomplissement, l'inachèvement manifesté dans la souffrance de l'homme, l'homme mesure d'autant plus le caractère paradoxal et presque insoutenable de la souffrance.  

       C'est là sans doute un des aspects les plus étranges du livre de Job. Au fond, si Job s'en prend à Dieu à cause de sa souffrance, ce n'est pas, comme nous le croyons souvent qu'il impute à Dieu sa souffrance, mais le fait de vivre cette souffrance sous le regard de Dieu fait qu'Il en a un sens d'autant plus aigu. A ce moment-là, la souffrance est comme "la révélation en creux" de tout ce qui manque à l'homme pour être vraiment heureux, pour être vraiment à Dieu. C'est donc cela que ce livre de Job nous amène à méditer. Voir la souffrance non pas comme un ressentiment, non pas comme une vengeance, non pas comme un rétablissement de l'ordre, mais la souffrance vécue jusque sous le regard de Dieu car Dieu ne détourne pas son regard de l'homme souffrant.

       Par ce biais-là encore nous est tracé le visage même du Christ qui nous sauve. Car le regard du Père sur son Fils qui souffrait, n'était pas un regard vengeur ou courroucé, comme le chantait un certain cantique, mais c'est que Dieu ne lâche pas l'assurance du bonheur véritable qu'Il veut pour l'homme jusque dans sa souffrance. Et à ce moment-là, la souffrance est d'autant plus dure et lourde à porter au point que l'homme se révolte précisément contre Dieu. "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ?" Mais ce n'est pas une question de ressentiment, ce n'est pas une question de vengeance. C'est simplement le fait que ce regard de Dieu, avec toute sa force, en même temps qu'il assure sa fidélité, donne déjà le pressentiment de l'accomplissement. Et ce qui est paradoxal c'est que cet accomplissement vienne à travers cette douleur, à travers cet inachèvement, à travers ce qui brise le cœur, mais que cette souffrance est tout de même le lieu réel et véritable du salut.

       AMEN