LE SECRET DE DIEU
Jb 4, 1+12-21
(12 juillet 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
L |
e livre de Job est très célèbre non seulement dans la conscience chrétienne mais dans la conscience humaine tout court. C'est un des premiers grands documents écrits qui pose, de façon violente, la question de la souffrance du juste et de l'innocent. Job un païen riche et heureux voit s'abattre sur lui une succession de malheurs et termine sur son fumier comme un misérable réduit à rien. Or en tout cela, Job n'a pas péché. Il n'est pas justiciable de la justice de Dieu. Dans une suite de discours, toujours très moralisants, les amis de Job défendent la sagesse traditionnelle : si tant de malheurs te tombent sur la tête, c'est que, même si tu ne le sais pas, tu dois être coupable. C'est la morale selon laquelle Dieu est la caution d'un ordre bien établi et l'homme cause de désordre consciemment ou non, doit inévitablement payer. Or Job protestera toujours de son innocence.
Dans le passage d'aujourd'hui, Eliphaz de Téman, un païen lui aussi, a des formules qui nous font frémir. "Dieu est terrible. Il ne fait même pas confiance à ses anges. Que dire de ces maisons d'argile ?" Nous sommes, comme le dira plus tard saint Paul des vases d'argile. "On les écrase comme une mite", on dirait une fourmi. "Un jour suffit à les pulvériser." C'est l'expérience de la mort. "A jamais ils disparaissent". A cette époque-là, l'immortalité de l'âme n'était pas évidente. "Leur piquet de tente est arraché." C'est encore l'image de la mort. La tente est emportée par le vent et il n'y a plus d'abri sur la terre.
Eliphaz fait ses considérations sinistres pour demander à Job : "Es-tu bien sûr de connaître les secrets de Dieu ? Tu es tombé dans la misère, tu accuses Dieu. Mais en réalité, qu'est-ce que tu sais de Dieu ?" Et pour lui prouver qu'il ne sait rien de Dieu, il ajoute : "Dieu ne révèle même pas ce qu'Il pense à ses anges. Comment veux-tu que Dieu te fasse comprendre quelque chose, puisque tu n'es que terre?" C'est précisément pour cela que je trouve ce texte assez important. C'est, en réalité, un traité de la Révélation, qui pose les termes mêmes de la Révélation.
La Révélation est une communication extraordinaire car si on mesure la distance entre l'homme et Dieu, on ne voit pas pourquoi l'homme comprendrait normalement les secrets de Dieu. Or tout le récit de Job consiste à dire : "Même si l'homme apparaît sans grande importance, même si l'homme apparaît comme une toute petite chose fragile, en réalité, il peut devenir partenaire de Dieu et recevoir la révélation des secrets de Dieu". C'est cela qui fait la grandeur de ce livre de Job. C'est d'avoir perçu que l'homme, au cœur même de sa fragilité, lui qui n'est qu'un vase d'argile, un piquet de tente, une mite qu'on peut écraser, l'homme cependant est digne de recevoir les secrets de Dieu. C'est ce qui explique la ténacité de Job qui veut savoir. Il veut savoir pourquoi il en est arrivé là. Au cœur même de la souffrance, là où Job fait l'expérience de sa plus grande fragilité et de sa plus grande détresse, Job ne considère pas comme mal placé et inconvenant de partir à la rencontre de Dieu pour lui demander : Pourquoi m'arrive-t-il cela ?
C'est une très grande vérité que nous livre ce livre de Job. C'est le fait que l'homme perçoive, au cœur même de sa fragilité et de sa détresse, que cependant Dieu peut lui dire quelque chose. Apparemment, il n'est pas capable de le recevoir, apparemment cela le dépasse, les secrets de Dieu sont infiniment au-delà de lui, et cependant, si l'homme a suffisamment de foi et de confiance, il peut demander à Dieu pourquoi ces choses-là lui arrivent. Et vous comprenez pourquoi la réponse que Dieu pourra donner à l'homme ne sera que la révélation de son Fils crucifié. La réponse de Dieu à Job c'est le Christ mourant sur la croix. Non pas une réponse théorique lui expliquant le pourquoi du mal, j'allais dire, à ce moment-là, Dieu s'en tirerait à bon compte mais une réponse vraie, disant à Job : "Au cœur de ta souffrance et de ta fragilité, tu te demandes quel est mon dessein, et bien c'est mon Fils qui, au cœur de ta fragilité et de ta souffrance, répond par l'amour qu'Il a manifesté pour toi sur la croix".
Autrement dit, on a là une sorte de réponse qui n'est pas une explication. Nous-mêmes nous voudrions toujours avoir des explications sur le mal. Ici nous avons une réponse qui est de l'ordre de la Révélation. Au cœur de ta souffrance, tu te demandes quel est mon dessein ? Moi, Dieu, je vais te révéler mon dessein, au cœur même de la souffrance que mon Fils a accepté de souffrir pour toi. Voilà l'amplitude de la question posée par le livre de Job. C'est une question de l'humanité qui restera toujours dans son statut présent. Nous aurons toujours à dire, à un moment ou l'autre de notre vie : Pourquoi cela m'arrive-t-il ? Et nous n'aurons jamais d'autre réponse que celle de Dieu qui se place au cœur même de cette souffrance, de ce dénuement, de cette fragilité, de cette mort de l'homme et lui répond : mon amour va jusque-là.
Alors, quand nous sommes confrontés à ce mystère du mal, de la souffrance innocente, de la souffrance qui ne trouve pas sa réponse, puissions-nous regarder avec foi et en vérité ce que signifie la démarche de Dieu. Il a fallu que Dieu souffre et meure pour nous, pour nous donner non pas simplement une réponse de principe mais une réponse de fait sur la réalité ultime de notre vie : l'homme n'est jamais abandonné, ni dans sa souffrance ni dans sa mort, puisque c'est jusque-là que Dieu est venu le chercher.
AMEN