PROLOGUE DU LIVRE DE JOB

Jb 2, 7-13

(7 juillet 1989)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Walcourt : Job sur son fumier 

L

e cadre dans lequel se déploie la petite histoire que nous avons lu dans le livre de Job, s'il ne semble pas avoir pour origine la Révélation ou le cadre juif proprement dit, nous présente les personnages caractéristiques de la révélation biblique. Le premier, le Satan, L'accusateur qui passe son temps à promener sur la terre et qui a le droit de paraître devant le Seigneur puisqu'il fait partie "des fils de Dieu" c'est-à-dire des anges, assiste à l'audience que le Seigneur accorde chaque jour à ses anges. Et Dieu lui demande s'il a reconnu ce fameux serviteur intègre, Job. Satan fait son office sous l'autorisation expresse du Seigneur et s'arrange pour que Job se retrouve seul, sans biens, sans famille.

       Satan continue à se promener, à flâner, à errer, telle est bien là la définition du mal qui plane autour du monde, et le Seigneur l'interpelle (car Satan ne prend jamais la parole le premier) en lui demandant s'il a bien fait son ouvrage. Dieu contrôle l'ouvrage de Satan ! dans ce livre en tout cas, et s'il a reconnu l'intégrité et la foi de Job. Et Satan de dire au Seigneur : "Finalement, tu ne sais pas ce qui attache les hommes à Dieu, ce qui attache les hommes à Toi. Permets-moi simplement de toucher à sa peau, et tu verras ce qu'il en sera de ton serviteur intègre". Et là, c'est la santé de Job qui se trouve atteinte. Job est couvert d'un ulcère malin et, selon l'image mythique, se gratte, de la plante des pieds à la tête, avec un tesson.

       Dans ce second récit que nous venons d'entendre, il y a aussi une femme, la femme de Job qui sert de seconde provocation pour la foi de Job. On a donc ici un récit miroir de la Genèse. Dans le second récit de la création, il y avait Satan sous forme du serpent, la femme, Eve, puis Adam. C'est comme une espèce de crescendo, de chaîne qui faisait que la tentation s'amplifiait d'élément en élément ou de personnage en personnage. Ici, les trois personnages sont aussi présents, mais l'homme, le dernier, Job arrête l'enchaînement du péché puisqu'il dit "Non !" et refuse, devant la femme, de céder à sa tentation.

       Il y a donc là, de la part de l'auteur de ce livre, une volonté de contrer la chute, de contrer le récit même de la chute et de signifier le personnage de Job comme capable d'arrêter l'enchaînement du péché. Et un second élément, tout aussi intéressant que celui-ci est l'arrivée des amis de Job qui vont "rester sept jours et sept nuits sans rien dire". A la vue de la douleur qui afflige Job, ils vont s'asseoir auprès de lui et rester en silence. "Sept jours et sept nuits" qui vont de nouveau faire écho aux sept jours et sept nuits de la création.

       Vous voyez donc comment progressivement ce texte, qui a sans doute pris racine dans des sagesses anciennes, mésopotamiennes ou autres, s'inscrit, s'insinue, prend une couleur délicatement biblique. C'est bien la preuve que les livres bibliques n'ont pas été radicalement créés mais qu'on a puisé ça et là des sagesses, des histoires ou des contes et qu'on les a progressivement colorés, comme de l'intérieur, de ce qu'on voulait y faire passer de la révélation biblique.

       Plus curieusement encore, nous entendrons demain le dialogue qui commence par un très long monologue de Job. Lorsqu'on met à la suite ce petit prologue et l'épilogue de ce livre qui forme comme un petit roman, l'histoire se tient bien. On pourrait donc supprimer les quarante chapitres qui sont au centre et qui rapportent le dialogue entre Dieu et l'homme. Un ultime rédacteur a donc ouvert ce cadre et inséré une autre réflexion plus dense encore qui traite, non plus dans le silence mais dans la discussion, de la façon dont l'homme va forcer Dieu à répondre. Et avant que Dieu réponde, ce qu'Il ne fait qu'au chapitre trente-huitième, il y aura donc trente-huit chapitres de monologue et de plainte de Job.

       Il y a donc là un troisième niveau de ce livre qui nous ouvre à une réflexion de plus en plus universelle sur le problème du mal et de la souffrance humaine. C'est vrai qu'il vient se heurter au premier silence de Job, mais il est vrai aussi qu'on ne peut pas en rester là. Il faut que Job casse son propre silence, casse cette propre intégrité, pour creuser plus avant, pour qu'il soit vraiment l'écho, le héros de notre propre souffrance, de la souffrance de chaque homme, pour qu'il devienne comme le chantre des hommes et des femmes qui souffrent. Et Il a fallu que Job reprenne la parole et se mette devant Dieu, dans un face à face incroyable, pour demander à Dieu qu'Il s'explique. C'est donc cela le propos des trente-huit chapitres qui vont suivre. Et au trente-neuvième chapitre, Dieu, à sa façon, répondra.

       Retenons de ce passage, l'enchaînement du péché. C'est une découverte biblique de penser que le péché n'existe pas seul, mais "fait des petits". C'est là le danger propre du péché, cet effet "boule de neige". le péché engendre sans arrêt le péché. Il y a comme une cascade de tentations qui peut passer d'un personnage à l'autre. Nous savons le danger que peut engendre un "petit péché" par l'amplitude qu'il peut prendre. Oui, le péché peut passer de cœur en cœur et se transformer en mal terrible, comme une contagion. C'est ainsi que le livre de Job explique le mal du monde, par l'amplification : naissant dans le cœur de l'homme, il se déploie sur tout le plan de l'univers et du cosmos.

       Dans cette optique, peut-être grave mais réelle, de la façon dont nos péchés ont comme racine le mal du monde (comme le péché de nos ancêtres, le péché originel a assis sinon définitivement du moins pour un temps, en ce monde, le péché du monde), soyons de ceux qui intercèdent hardiment et avec zèle, et pour nous et pour le monde qui a besoin de notre prière, de notre espérance pour sauver ce monde.

       AMEN