INVIOLABILITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

Jb 24, 1-12

(3 octobre 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

O

n interprète souvent le livre de Job comme un livre qui pose la question du mal. Si on en croit le texte que nous venons d'entendre aujourd'hui, ce n'est pas exactement un livre qui pose la question du mal, ou du moins, ce n'est pas un livre qui dit simplement pourquoi il y a le mal dans le monde. En effet, si vous avez écouté attentivement ce texte, il ne dit pas que le monde est mauvais et que tout va mal, il pose plus précisément la question de la justice. Le monde n'est pas mauvais parce qu'il y a des vignes, il y a des richesses, il y a des champs, la terre donne du fruit, mais il y a quelque chose qui ne va pas, c'est que le cœur de l'homme méchant a tout ce qu'il veut, tandis que le cœur du pauvre est privé même de ce qu'il a. C'est cela le procès de Job, et l'on est au cœur du débat ici, quand Job veut vraiment se retourner contre Dieu, il ne lui reproche rien contre la création. Vous remarquerez, il n'y a jamais de soupçon sur la création, Job ne dit pas que le monde est mal fait, c'est étonnant, il dit au contraire que c'est admirable. Mais le monde est mal fait parce que la manière dont en profitent les hommes est mauvaise.

       Job ne se trompe pas d'adresse, il sait très bien d'où vient le mal, il ne vient pas du cœur du Dieu créateur, mais il vient du cœur de l'homme qui s'empare de la création, sans aucun égard, sans aucun respect pour la création, et c'est pour cela que la pauvre va grappiller dans la vigne du méchant, Job ici est extrêmement lucide, il y a des vignes, il y a de la bonté offerte à l'appétit de tous les hommes, et cependant, il y a ceux qui meurent de faim à côté de ceux qui possèdent trop de vigne. Même problème pour le manteau, pour les intempéries, le riche est à l'abri, le pauvre est exposé. C'est sans doute une grande différence avec la mentalité moderne. Nous, nous avons assez facilement tendance à trouver que le monde est mal fait. Dans le monde antique, ce n'est pas par naïveté, on ne critique pas l'œuvre de création de Dieu, elle est fondamentalement déclarée comme bonne, mais on voit la source du mal dans le péché du cœur de l'homme. 

       C'est pour cela que le livre de Job est pour nous l'occasion d'une certaine conversion du regard. Si nous maîtrisons la création de Dieu, et nous n'avons que trop tendance à le faire, à ce moment-là, nous perdons même le sens du bien et l'on risque de devenir amoraux, non pas immoraux, mais amoraux, on perd la référence fondamentale qui est que Dieu a donné sa bénédiction et sa bonté aux hommes. Mais il faut que nous convertissions notre regard et que nous voyions d'où vient véritablement le mal, le mal n'est pas que Dieu a mal fait le monde, mais le mal vient de ce que l'homme use mal du monde. Le mal pour les anciens, et là-dessus ils ont raison, le mal est d'abord une question de justice.

       C'est pour cette raison que le texte du Nouveau Testament de Luc qu'on a lu tout à l'heure, le texte de Jésus va exactement dans le même sens, car Jésus dit : que le monde soit mal fait, que le monsieur n'ait pas envie d'être dérangé la nuit par le voisin qui lui demande trois pains, c'est un fait, l'injustice continue, et après la venue de Jésus l'injustice continue, et la répartition des richesses et des biens reste toujours marquée par une certaine injustice même si aujourd'hui les hommes sont un peu plus conscients des exigences de la justice. Mais Jésus dit : n'appliquez pas au Père les mêmes critères que ceux que vous appliquez aux hommes, surtout, n'allez pas soupçonner Dieu d'injustice, car de même qu'avec un homme qui n'a pas envie de se lever la nuit pour son ami, finalement, en lui cassant les pieds, on arrive à le faire se lever, Dieu a un cœur plus grand que cela. C'est dans ce sens qu'on peut comprendre que le Christ a dit qu'Il était venu : accomplir toute justice au sens où Il est venu affirmer qu'il y a un bien que personne ne peut confisquer à un autre, c'est l'Amour de Dieu.

C'est cela que nous croyons. Je pense que l'enseignement fondamental du Nouveau Testament sur h justice de Dieu, c'est exactement cela que cela veut dire. Peut-être que les hommes peuvent se bagarrer et mal répartir les biens que Dieu donne, mais, il y a un bien qui est inviolable, et inaliénable par l'un au détriment de l'autre, c'est ce bien qui est Dieu Lui-même.

       AMEN