REFLÉTER LA GLOIRE DE DIEU

Jb 23, 1-17

(28 septembre 2000)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

I

l y a dans la démarche de Job une sorte de démarche métaphysique, il faut qu'il y ait de l'être à la base, quelqu'un qui ait commandé cet être et lui ait donné l'existence, pour que ce que je suis comme homme le reste, sinon le mal, les misères, qu'on en soit responsable ou pas, viennent à bout de l'identité même de l'homme et de fait quand nous souffrons, quelque chose du sujet même que nous sommes s'efface, s'effrite et perd de sa consistance, nous ne savons plus où nous sommes, comme nous le disons.

       Job sait que pour être ce qu'il a à être, il faut qu'il y ait quelqu'un en face, et c'est pour cette raison qu'il le convoque avec ce mélange de rébellion, d'adoration implicite, d'attente anxieuse, peut-être d'amour aussi. A force d'être exaspéré d'attendre celui qui non pas donnerait raison à son mal qu'il accepterait, mais donnerait raison à l'existence même, c'est pourquoi souvent dans le livre de Job revient ce refrain : "Périsse le jour qui me vit naître". Ce n'est pas tellement uniquement les misères qui l'assaillent qui le poussent à se plaindre que la raison même de l'existence, la question est donc plus large. "Si tu es Dieu, il y a donc une raison à mon existence, quelle qu'elle soit, ou alors, tu n'es rien et dans ce cas-là, moi non plus je ne suis rien."

       La question de Job c'est d'être quelqu'un parce que Tu es quelqu'un et que je peux être en relation avec Toi. Mais ce paradoxe, Job n'arrête pas de le manier, il convoque donc Dieu à un procès. Il n'y a qu'une solution, une sorte de violence, "Tu répondras de ce que je vis, Tu as à répondre de ce que je suis". Souvent, nous pouvons avoir eu l'impression que des gens que nous avons accompagné ou croisé n'avaient pas de répondant à leur humanité et à leur misère. Et Job dit : "Le seul répondant, s'il en est un, c'est Dieu". Les autres sont des fausses réponses, des illusions, ainsi que ses amis qui n'arrêtent pas de se mettre à la place de Dieu pour donner une réponse à la place de Celui qui apparemment se tait.

       Dans tout l'Ancien Testament, ce texte sapientiel plus récent reprend les thèmes du désir profond de voir Dieu face à face, pour entendre quelque raison de ce monde et en même temps, il y a cette crainte immense de le rencontrer. Je ne sais pas pourquoi en lisant ce texte tout à l'heure je me disais, on aurait dit Jacob avec l'Ange qui tout à la fois saisit, étreint sans voir le visage et pourtant demande la bénédiction, et en fait en ressort blessé. L'évangile donne une sorte de solution. "Tu me trouves trop loin, dirait Dieu, inaccessible, silencieux, tu me trouves indifférent, mais je me suis rendu présent à travers des visages, à travers des mains, à travers des présences, d'autres présences, d'autres porteurs d'être, comme le samaritain qui devient le répondant du malade sur le bord de la route". C'est dire que dans notre vie, nous avons été envoyés comme des envoyés de Dieu, au sens propre du terme, surtout quand nous ne le savions pas. Si nous nous sommes cru envoyés, il est possible que nous ayons été de mauvais ambassadeurs, mais par contre, si à notre insu, Dieu a su se rendre présent en nous, face à l'autre, alors, il est possible que l'autre a rencontré Dieu.

       A travers Franz Stock dont nous écoutions la vie récemment, ou à travers saint Vincent de Paul dont le Frère Daniel nous parlait hier, il y a de ces hommes qui ont réussi à rendre cette présence active, vivante et féconde, là même où la vie semble être bafouée. Et nous sommes nous, envoyés, c'est ici que nous prenons nos forces, c'est ici que nous sculptons notre visage pour le rendre plus conforme à la gloire que Dieu veut que nous reflétions pour les autres, sans savoir comment. Il y a une vraie pastorale qui est celle de la disponibilité et de l'ouverture et qui n'est pas forcément de savoir comment je vais dire Dieu, je ne sais pas dans ce que j'ai dit et dans ce que je célèbre ce qui effectivement ouvre votre âme à son mystère, mais je le fais, du moins j'essaie, avec cette générosité qui tente de laisser Dieu libre en moi pour que vous le trouviez librement. Nous sommes envoyés les uns les autres pour cette raison-là. Cela n'annule pas la distance qu'il y a entre Dieu et l'homme, mais cela en dessine le chemin.

 

       AMEN