DIEU LE SEUL VÉRITABLE AMI

Jb 14, 16

(12 septembre 2000)

Homélie du Frère Yves HABERT

N

ous poursuivons la lecture du livre de Job, nous le suivons pas à pas dans sa plainte, nous marchons avec lui, cet homme qui souffre, et ce n'est pas un discours sur la souffrance, mais c'est rentrer dans la souffrance de cet homme qui n'a pas encore entrevu le bonheur des béatitudes, parce que ce bonheur est encore fermé pour lui, parce qu'il se retrouve face à sa souffrance. Si le livre de Job est un discours sur l'homme souffrant face à Dieu, il est aussi un discours sur l'amitié.

       Il y a trois personnages, les fameux trois "amis" qui sont fascinants, parce qu'ils parlent presque plus que Job, Shofar, Bildad et Eliphaz, ils sont là comme trois amis, et il est de bon ton souvent de critiquer leurs discours, de critiquer leur attitude. Est-ce que Job lui-même ne les envoie pas quelquefois promener, parfois il leur demande de lui laisser un peu d'air, pour qu'il puisse respirer et exprimer sa plainte, mais je voudrais défendre ces trois amis, parce qu'ils sont là. On le sait bien, quand on est confronté au malheur, on compte ses amis. On le sait bien, c'est difficile quand notre ami souffre, d'aller le voir quand même. Il y a comme une sorte de risque de contagion, de se dire que pour nous aussi le malheur va nous sauter dessus, va nous prendre et fondre sur nous alors que là nous ne connaissons pas le malheur. Ces trois amis sont là, maladroits, ils ne savent pas comment faire, mais ils sont là. Qu'est ce que c'est que l'amitié ? C'est être à côté de quelqu'un, c'est une sorte d'échanges très simples, de questions, ça va, un geste, la main sur l'épaule, quelque chose de très ténu, mais qui montre à l'autre qu'on passe de son côté, qu'on est avec lui, pour se battre, que face au monde et au mal, on est passé de son côté. L'ami se dit : est-ce que la vie a été juste avec toi, est-ce qu'elle t'a rendu ce que tu méritais, est-ce que la vie t'apporte ce que tu désires, et cela passe à travers un sourire, des gestes très simples.

       Le problème des trois amis de Job qui viennent pour le tourmenter, Job les compare parfois à des mouches, et quand il en a vraiment assez, il dit que c'est Dieu lui-même. Le problème de ces trois amis c'est qu'ils ne sont pas là pour Job, ils sont là pour s'assurer intellectuellement que ça tient le coup, ce qu'ils ont trouvé face à la souffrance. Ils sont là en fait pour leur confort spirituel, pour se rassurer, pour se dire que ce n'est pas possible que le mal atteigne le juste. Ils ne sont pas là pour leur ami, ils sont là pour eux-mêmes. Ils sont encore occupés à chercher comment aider Job à traverser la souffrance qui l'atteint. En feuilletant ce matin, ce livre de Job, je me disais qu'en fait, Job ne leur répond pas, c'est comme si pour lui, ces amis n'existaient pas, c'est comme s'il avait pressenti que les amis qu'il avait dans l'opulence et qui maintenant sont là dans le malheur, c'est comme s'il avait pressenti qu'il était lâché par ses amis. Le livre de Job, à travers le témoignage de ses différents amis nous montre un homme qui avait des amis et qui les perd, parce que ces amis veulent expliquer ce qui arrive Job. Mais Job il a simplement envie de quelqu'un à côté de lui qui est son égal. Comme il n'a plus d'amis et que sa situation est pire encore qu'au début, il pense que Dieu pourrait peut-être devenir son ami.

       Au chapitre trente et un, il considère vraiment Dieu comme son égal : "J'ai parlé, maintenant, c'est à toi". Comme deux amis, car l'amitié vraie suppose l'égalité, Job se dit que le seul ami qu'il pourrait vraiment avoir, c'est Dieu, parce que je sens que de son côté, il n'y aura pas de discours, et je sens qu'il sera à côté de moi pour se battre contre le mal : "je sais que mon défenseur est vivant et que de mes yeux je verrai le salut". Le défenseur dont parle Job c'est Dieu et qui se lèvera vivant de la poussière. Le défenseur dans les procès d'autrefois, c'était celui qui se tenait debout pour prendre la défense de son ami. Je crois que le cri de Job, c'est de se dire : si jamais mes amis m'abandonnent, si jamais mes amis trouvent que c'est trop dur, à ce moment-là, je demanderai que Dieu lui-même soit mon ami.

 

       AMEN