LA TOUTE PUISSANCE DE DIEU
Jb 12, 13-25
(7 septembre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, je ne sais pas si vous avez été surpris comme moi par le texte de Job que nous avons entendu aujourd'hui. Apparemment, c'est un texte banal. Job toujours sur son fumier, toujours dans sa misère, explique à ses interlocuteurs que Dieu fait tout, peut tout, réalise tout. Il le fait de cette manière qui est typiquement sémitique, démontrer que Dieu est Celui qui renverse les situations. C'est traditionnel dans l'Ancien Testament, vous savez que la Magnificat lui-même s'inspire d'un vieux cantique qu'on appelle le Cantique d'Anne qui est mis sur les lèvres de la maman du petit Samuel lorsqu'elle a mis au monde son enfant, et ce cantique, déjà, raconte les bouleversements, les changements radicaux qui adviennent dans la vie humaine.
Ce qui est surprenant chez Job, c'est qu'alors qu'habituellement pour montrer la puissance de Dieu, et le livre ne s'en prive pas, on démontre cette puissance par la maîtrise que Dieu a sur le devenir du cosmos. C'est Lui qui fait monter les nuages, c'est Lui qui fait tomber la pluie, c'est Lui qui provoque les cataclysmes, c'est Lui qui gouverne toute la structure du monde, ici, Job prend comme point d'application de cette toute-puissance de Dieu explicitement, les phénomènes sociaux. C'est un peu, même si cela vous fera sourire, comme si aujourd'hui on disait, c'est Dieu qui fait monter le prix du baril de pétrole brut, qui met en colère les transporteurs routiers, qui fait râler tel courant politique, etc... En réalité ici, Job à travers son discours explique que c'est Dieu qui guide l'intérieur même de la vie des sociétés : "c'est celui qui rend stupide les conseillers du pays", donc Dieu s'occupe du gouvernement (pas d'allusion), "c'est Lui qui enlève la ceinture des rois et leur met une corde aux reins", la ceinture, c'est ce qui fait tenir debout, c'est un des emblèmes du pouvoir royal, et au lieu de cette ceinture, il met la corde de la captivité.
"C'est Lui qui fait marcher nu-pieds les prêtres", depuis les franciscains cela ne nous surprend plus, mais à l'époque c'était quand même assez original, normalement, le prêtre précisément, de pied en cap était revêtu de beaux vêtements, et donc faire marcher nu-pieds les prêtres, c'est renverser l'ordre religieux. "C'est Lui qui ôte la parole", et quand on sait la puissance de la parole dans le monde antique, retirer la parole aux orateurs, c'est véritablement bouleverser l'ordre social, c'est couper la parole à PPDA et à Claire Chazal, c'est le renversement et l'effondrement du vingt heures ! Ensuite "Il déverse le mépris sur les nobles et dénoue le ceinturon des forts", Il brise l'armée. On a là une petite esquisse d'une analyse de la société et l'on s'aperçoit que Job pour montrer la puissance de Dieu veut dire que Dieu est Celui qui capable de bouleverser l'ordre social. C'est une curieuse preuve de la puissance de Dieu, vous remarquerez d'ailleurs que dans l'Église on s'est largement abstenu de prendre appui sur ce texte parce que la plupart du temps, pensez à certains siècles passés, l'Église a davantage conçu l'œuvre de Dieu comme ce qui maintient l'ordre social, et Dieu sait qu'à certains moments, on ne s'en est pas privé, mais là, effectivement, ce que Job veut dire, il dit que la grandeur de Dieu est comme tout ce qui se passe dans la société compte tenu de la liberté des hommes, Job ne fait pas un traité de théologie, il fait une sorte d'expérience du mystère de Dieu, et il veut dire que Dieu est au cœur même de la réalité de la société dans laquelle on vit.
On croit qu'au vingtième siècle on a un peu découvert tout cela. En réalité, ce n'est pas si vrai que cela, car on a toujours eu dans l'histoire de la Révélation et dans l'histoire de l'Église surtout dans l'Antiquité, ce sens que Dieu était agissant au cœur même de la réalité de la société. Cela a donné lieu à des débordements, style de la théologie de la récupération, c'est-à-dire que l'Église ou le pouvoir religieux se donne comme le garant et le réconfort du pouvoir social. Généralement, cela ne se passe pas très bien et il y a des retours de bâton vigoureux. Cependant, je trouve que ce qui est beau, c'est de voir que des hommes déjà à l'époque de Job avaient ce sens que la puissance de Dieu se traduisait dans la moindre structure de la vie de la société, et je pense que c'est une raison pour nous aujourd'hui comme chrétiens, de croire encore à ce qu'on appelle la vie politique ou la vie des sociétés. Le bien commun, la recherche du "vivre ensemble" au cœur de chaque société n'est pas seulement une sorte de phénomène annexe, en-dehors de la réalité religieuse, mais Dieu est au cœur de tout cela, nous devons le voir, y participer, nous devons y collaborer avec toutes les valeurs qui sont exigées pour cela, non pas pour récupérer, non pas pour tirer la couverture à nous, mais pour véritablement répondre à l'appel de Dieu, car Dieu s'intéresse à la société. Dieu s'intéresse à la politique au grand sens du terme, à la valorisation de l'homme par la qualité des relations humaines sociales et politiques qui existent entre les hommes.
C'est cela que Job voulait dire, et bien sûr, ce tissu social est extrêmement fragile, à tout moment il peut être brisé et renversé, et Job l'interprétait comme la manifestation de la toute-puissance de Dieu, parce que si le roi avait outrepassé ses pouvoirs, on lui passait la corde autour des reins au lieu de lui laisser sa ceinture, mais en réalité le fond du problème c'est effectivement cette intuition profonde que Dieu est au cœur non pas comme on l'imagine toujours un peu spontanément, au cœur de notre propre individualité, ce qui est vrai aussi, mais Il est au cœur de la société, de l'humanité et de tout ce qu'elle fait aujourd'hui pour essayer de mieux vivre ensemble et de répondre de notre mieux à cette exigence d'être homme, non pas chacun individuellement, chacun pour soi, mais d'être homme ensemble. C'est à ce niveau-là déjà que commence un peu le mystère du Royaume et il ne faut ni le mépriser, ni détourner son regard de cela.
AMEN