UN AUTRE REGARD

Jb 7, 13,21

(18 août 2000)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

F

rères et sœurs, dans le livre de Job, celui-ci continue sa plainte, il parle de son désir de mourir plutôt que de survivre, mais la pointe de ce passage consiste à demander à Dieu de ne pas faire autant de cas de l'homme : "L'homme n'est que peu de chose, pourquoi le regardes-tu  avec attention, pourquoi scruter à tout instant l'homme. Cesseras-tu enfin de me regarder, de me laisser au moins le temps d'avaler ma salive". Et Job, qui pourtant affirme toujours son innocence, et donc qu'il ne mérite pas les punitions que ses amis estiment venir de Dieu, Job va dire : "Même si j'avais péché, que serai-ce pour toi ? Pourquoi me prendre comme cible, pourquoi ne pas tolérer mon offense, car bientôt je ne serai plus rien, je serai couché dans la poussière, tu me chercheras et je ne serai plus". Ce texte est très beau, non pas tellement parce qu'il insiste sur cette pauvreté et cette fragilité de l'homme, mais parce qu'il en appelle par le regard de Dieu, à un autre regard. D'une manière classique, les hommes ont toujours considéré Dieu comme un juge, un justicier, et de ce fait, Dieu est censé regarder nos actes, soupeser nos actions, évaluer notre péché et nous traiter en conséquence, nous punissant si nous avons fait le mal et nous récompensant si nous avons fait le bien. C'est la conception classique des rapports de Dieu et l'homme, c'est celle des amis de Job. Partant de cette conception, Job va demander à Dieu pourquoi Il s'acharne à scruter sans cesse ses actions pour essayer d'y discerner quelque chose à punir.

       Dans cette ultime phrase, il va en appeler de ce regard de Dieu qui nous scruterait et qui ne cesserait d'analyser nos actes, à un autre regard : "Tu me chercheras et je ne serai plus là". Job pense donc que Dieu peut aussi avoir à l'égard de l'homme un regard par lequel il cherche à établir un contact avec lui, il cherche à le rencontrer. Et il dit à Dieu : "Si tu me regardais comme un pécheur à punir ou à récompenser, je suis trop peu de chose, et voilà que même si tu me cherchais, même si tu voulais me rencontrer, tu ne me trouverais plus, je ne serais plus là". Job pressent que Dieu peut avoir sur l'homme un regard que nous qualifierons d'un regard d'amour, même si Job ne prononce pas ce mot, mais un regard par lequel Dieu désire entrer en contact avec l'homme. Dieu désire établir une relation avec lui, et il en appelle à ce désir de Dieu en lui disant : "Je suis si peu de chose, je risque de ne plus pouvoir répondre à cette attente de ta part, si tu ne me considères que comme une créature à punir ou à récompenser, voilà que je suis si peu de chose que bientôt, tu ne pourras plus me rencontrer". Et nous pressentons que ce désir de Dieu de rencontrer l'homme pourrait être frustré par cette fragilité de l'homme. C'est donc un appel à Dieu pour qu'il fortifie l'homme dans sa fragilité, non pas tellement pour rétablir l'équilibre des choses, et punir ou récompenser, mais pour pouvoir établir ce lien, cette relation, pour pouvoir se rencontrer avec l'homme, et être son compagnon, peut-être même son ami, celui qui veut son bien. Job pressent que par-delà l'image d'un Dieu justicier, il y a l'image d'un Dieu souhaitant établir entre lui et l'homme une relation durable, qui irait plus loin que cette fragilité de l'homme menacé par la mort, qui tombe dans la faute ou dans le péché, que Dieu voudrait dépasser cette situation qui n'est qu'une situation de justice, pour atteindre à une véritable relation de personne à personne.

       Le livre de Job ne nous apporte pas de solution clairement établie, mais il pressent qu'entre l'homme et Dieu, il s'agit d'une autre chose que ce que l'on dit, il pressent que l'homme n'est pas seulement entre les mains de Dieu comme une créature qu'il s'agit de redresser, et éventuellement de punir, mais qu'entre Dieu et l'homme, il y a une vie commune à découvrir, Dieu a le désir d'établir, c'est ce que Job entrevoit, Dieu a le désir d'établir avec l'homme ce que nous pourrons appeler une amitié, une rencontre qui aille plus loin que le décompte des actes, quelque chose qui soit vraiment un partage de vie.

       Alors, que ce désespoir de Job qui peut-être nous anime parfois, si nous avons l'impression que Dieu nous juge, et que Dieu soupèse nos actes d'une manière juste mais peut-être impitoyable, que ce pressentiment de Job nous achemine vers la révélation que Jésus donnera de cet amour passionné de Dieu qui nous a créé pour être ses amis, pour être en relation avec lui, pour que sa vie communique avec la nôtre, pour que nous puissions être des compagnons et des commensaux pour Dieu. Vous le voyez, il y a souvent ainsi dans l'Ancien Testament, non pas déjà le ton du Nouveau, mais comme un pressentiment, comme une sorte d'aspiration vers un au-delà d'une religion qui ne serait que justice et rétablissement de l'équilibre. Il y a comme un pressentiment de cette tendresse de Dieu, et nous savons nous, que Jésus a répondu à l'appel de ce désir de l'homme, et qu'il nous a révélé que Dieu est pour nous un Père, un ami, et même un frère, car il a voulu l'être en partageant tout de notre vie jusqu'à notre mort afin de nous sauver de cette fragilité qui est la nôtre et de nous faire entrer dans sa propre vie et sa béatitude.

 

       AMEN