UNE SOUFFRANCE QUI REND FOU
Jb 6, 1-5 +8-11
(14 août 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, les quelques versets du livre de Job que nous avons entendu tout à l'heure marquent peut-être le plus profond de la déréliction et nous pourrions dire, du désespoir de Job. Devant les épreuves qu'il subit, Job ne demande pas qu'il lui soit fait grâce, il ne demande même pas comme il l'avait fait précédemment de ne pas être né, il demande à Dieu d'avoir pitié de lui, non pas pour lui pardonner mais pour le détruire. "Que se réalise donc ma prière, que Dieu réponde à mon attente". Nous croyons que cette prière et cette attente de Job c'est le pardon de Dieu, mais voici comment il continue : "Que Dieu consente à m'écraser, qu'Il dégage sa main et me supprime, j'aurai du moins cette consolation, ce sursaut de joie en de cruelles souffrances de n'avoir pas renié la Parole du Saint. Ai-je donc assez de force pour attendre ? Voué à une fin semblable, à quoi bon patienter ?" Job ne demande qu'une chose, c'est de ne pas être poussé à l'extrême du désespoir, il blasphémera Dieu et le reniera, et il lui demande de le supprimer d'abord.
Frères et sœurs, nous n'avons pas l'habitude et nous ne nous attendons pas en lisant la Bible à lire des phrases de ce genre, nous avons l'habitude du pardon, de la consolation, de la miséricorde, c'est ce que Jésus est venu nous annoncer, nous l'avons entendu dans l'évangile, même une dette énorme comme celle de ce serviteur, dix mille talents, c'est une réelle fortune, Dieu est prêt à nous la remettre. Entendre des paroles d'un désespoir aussi profond, si total, souhaiter non seulement la mort, mais que Dieu lui-même nous écrase et nous supprime, cela ne nous semble pas du tout dans la ligne de ce que nous appelons la religion, de ce que nous appelons les bonnes pensées, les pensées droites. Nous sommes là devant quelque chose d'aussi surprenant que le plus terrible de l'expérience humaine. Et cependant, ce texte fait partie de la Bible. Ce texte qui met de telles paroles et de tels souhaits dans le cœur de Job se trouve bien là dans ce livre sacré que Dieu prend à son compte. Nous pourrions imaginer comme les amis de Job, que Job déraisonne, qu'emporté par ses souffrances, il déraille et dit n'importe quoi, les amis de Job vont d'ailleurs s'efforcer de redresser ces pensées supposées tortueuses, ce désespoir qui n'est pas dans la ligne de ce que l'homme doit dire à Dieu. Et pourtant, quand nous arriverons à la fin du livre de Job, c'est à Job que Dieu donnera raison contre ses amis.
Dieu ne prend pas à la légère notre expérience humaine, même quand elle dépasse les limites permises, les limites de la bienséance, même quand l'homme semble déraisonner, même quand la souffrance semble l'écraser tellement qu'il recourt presque au blasphème, en tout cas, il demande raison à Dieu, il le harcèle pour qu'il lui fasse justice, même quand il considère Dieu comme capable de l'écraser, de l'anéantir, même quand il se fait cette image, qui n'est pas révélée bien sûr, mais qui est celle que nous ressentons parfois, de notre expérience, de notre souffrance, de notre vision du monde, quand l'homme n'arrive pas, Dieu assume aussi cette expérience de l'homme, ces paroles apparemment déraisonnables de l'homme. Bien sûr, dans le livre de Job, il n'y a pas de réponse à ce cri de désespoir. Même dans l'évangile nous ne saurons pas comment résoudre le problème du mal, comment résoudre le problème de l'épreuve ni comment réagir, nous saurons seulement que Dieu a tellement assumé cette expérience de l'homme qu'il l'a vécue, que Dieu a accepté, lui aussi d'être déchiré non seulement jusqu'au plus intime de sa chair, mais aussi de son cœur et de son âme, que Dieu en personne, Jésus sur la croix a accepté d'aller jusqu'aux frontières du désespoir comme s'il était abandonné de Dieu. Ce n'est pas une explication du mal ni de ce qu'est Dieu et de son rapport avec le mal, sinon que Dieu dans son amour infini va jusque-là.
Je crois que ce que nous devons retenir de cette page de Job, ce n'est pas une solution à nos problèmes, mais c'est d'une part de ne pas éviter cette réalité de la souffrance, du mal et du péché. Il ne faut pas que nos convictions bien pensantes nous fassent comme les amis de Job rejeter cet affrontement avec le mal, en refusant d'en arriver là. L'expérience de l'homme doit être d'abord faite et Dieu ne demande pas de mentir par piété. Nous devons accepter de vivre ce qui nous arrive, la vie à certains moments qui nous écrase, sans honte, sans faux-fuyants, sans nous dérober à cette expérience même si elle est douloureuse. C'est la première chose et elle est très importante, parce que parfois les chrétiens s'imaginent qu'ils doivent faire "comme si", et bien, non, nous ne devons pas faire comme si. Nous avons à être et à accepter que nos frères soient ce qu'ils sont, et ce qu'ils ont à vivre même si cela est incompréhensible et terrible.
La deuxième chose qui n'est pas non plus une solution ni une réponse, c'est de savoir que Dieu est avec nous à ce moment-là aussi. Saint Augustin qui a expérimenté cette épreuve, et aussi parfois celles qui viennent de nous-mêmes, de notre propre péché, a écrit : "Du fond de l'abîme j'ai crié vers toi. De là-bas, oui même de là-bas, je me suis tourné vers toi". Il n'y a aucune situation humaine, aucune souffrance, aucune tentation, aucun désespoir qui nous coupe de Dieu, même de cet abîme, de ce tréfonds de désespoir humain, nous devons savoir que Dieu est là. Il ne nous donne pas toujours une issue et une réponse, mais Il est là avec nous. Il est là à partager ce que nous avons à vivre, Il est là pour que nous puissions, même au fond de l'abîme lui tenir la main et nous tourner vers Lui.
AMEN