LE JOUR DE DIEU

Jl 2, 1-5 ; Mc 9, 30-37

(12 juin 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Après la tornade …

F

rères et sœurs, nous avons commencé avant-hier la lecture du livre du prophète Joël que je vais essayer de vous commenter. Je vous disais que ce qui fait l'originalité de ce petit prophète c'est qu'il avait une théologie très originale que j'ai appelé la théologie des sauterelles. C'est le spectacle d'une force irrésistible qui dévaste absolument tout sur son passage. C'est donc la brutalité de ce changement, de cette transformation non seulement du paysage, mais avec toutes les conséquences que cela entraîne qui fait que Joël a eu comme un éclair prophétique. Pour lui, cette situation brutale et catastrophique avait quelque chose à voir avec Dieu.

Aujourd'hui, la lecture nous dit : c'est le jour de Dieu. Qu'il s'agisse de Joël ou d'Isaïe au chapitre vingt-quatre, ou encore de Sophonie, nous avons ce retour au thème du jour de Dieu dont vous connaissez la prospérité lorsqu'on chantait le Dies Irae, dies Ila ! C'est une citation de Joël et de Sophonie. C'était le jour terrible de la colère de Dieu. A partir de l'invasion des sauterelles s'est construite la théologie du jour de Dieu qui est un concept fondamental non seulement dans la théologie de l'Ancien Testament, mais aussi de la théologie du Nouveau Testament.

Il y a deux choses intéressantes à considérer. La première, c'est qu'il s'agit du jour, ce n'est pas le temps. Pourquoi ? sans doute parce qu'à l'origine de cette réflexion, le passage des sauterelles effectivement ne dure pas longtemps. C'est l'idée de la soudaineté et de la radicalité : un jour, il se produit un changement tel qu'il n'y a plus de référence par rapport à ce qui existait le jour précédent. C'est pour cette raison que cela se focalise sur le jour de Dieu. Deuxième chose, c'est la radicalité : le jour que Dieu fait sien, est exactement comme le passage des sauterelles. C'est un jour où dans le temps de l'histoire, il y a une telle transformation, un tel bouleversement qu'il va en sortir quelque chose d'inattendu et d'imprévisible.

C'est tout le départ de la théologie du jour de Dieu, le prophète a l'intuition que dans un moment déterminé du temps, un jour, Dieu est capable d'intervenir de telle sorte que tout le cours de l'histoire va en être totalement bouleversé. Jean-Baptiste a prêché exactement la même chose. De ce point de vue-là, Jean-Baptiste est un fils spirituel du prophète Joël quand il dit : "Déjà la cognée est à la racine de l'arbre", ce sont les mêmes thèmes qui sont restés en sourdine pendant presque quatre siècles dans toute l'histoire de l'Ancien Testament, et qui se déploieront après dans l'Apocalypse. Si à un moment donné Dieu intervient dans le monde, cela le change radicalement aussi radicalement que les sauterelles changent un paysage quand elles ont dévasté toute une région.

C'est également à cette idée du jour de Dieu que les premiers chrétiens ont assimilé la résurrection du Christ. Le jour de la résurrection, nous chantons : "Voici le jour que fit le Seigneur". C'est la même inspiration même si à ce moment-là la perspective est positive, c'est l'entrée dans le Royaume, mais c'est quand même l'idée qu'un temps précis, bref, est capable de remuer, de transformer et de bouleverser l'histoire. C'est pour cela que c'est un thème si intéressant dans toute la tradition biblique et que Joël en soit sans doute l'un des initiateurs.

Qu'est-ce que cela veut dire pour nous ? Surtout dans la mentalité moderne, nous avons tendance à vivre le temps comme un temps chronométré, mesuré, calculé, évalué, estimé, payé par un salaire et rentabilité économique à l'appui. Dans la mentalité de nos contemporains, et nous y participons, le temps est à gérer. Et cette gestion du temps fait tout le principe de la prétendue stabilité économique même si les résultats ne sont pas toujours très convaincants. Nous avons un rapport au temps presque plat, nous sommes dans le temps et la seule échéance qui nous fait peur dans ce temps, c'est la mort. L'approche moderne du temps peut avoir un fond d'angoisse, mais qui peut être soigneusement réprimée ou refoulée au profit d'un calcul : que pouvons-nous faire avec le temps ? L'idée que l'homme soit de plus en plus puissant, au lieu de calculer le temps à long terme, lui fait calculer le temps au court terme : que faire de façon rapide pour qu'il arrive quelque chose que l'on peut prévoir et mesurer ?

Or, la théologie du temps telle que l'a dit Joël est telle qu'elle va se déployer dans toute l'Apocalypse, c'est le temps non maîtrisable. Le jour de Dieu est un jour sur lequel nous n'avons aucune maîtrise. Les prophètes diront toujours à la suite de Joël que le problème du jour de Dieu c'est l'appel à modifier et à transformer son cœur, son inquiétude d'homme, son attitude de membre de l'humanité en face de la possibilité toujours présente d'un changement radical dans le temps. Il y a un jour qui peut devenir un jour non maîtrisable car c'est Dieu qui à ce moment-là s'empare du temps.

C'est un des éléments les plus profonds que la théologie chrétienne a apporté dans l'histoire de la pensée occidentale, philosophique et religieuse. Autrefois, le temps était considéré comme le temps qui se déploie de façon cyclique, de jour en jour. Qu'y a-t-il de plus régulier que l'horloge du jour, de la nuit, du soleil, du cycle des étoiles ? Or là, dans ce modèle apparemment réglé comme une pendule, il y a un moment où il n'y a plus de pendule ! Il n'y a plus de temps au sens habituel du terme. Il y a le surgissement d'une intervention divine qui met tout en jeu, qui met tout en jugement et qui ouvre un avenir à l'homme.

Pour Joël, tout son message voile l'avenir, on ne sait pas ce qu'il y aura après le jour de Dieu. Pour nous aussi, il y a quelque chose de cela, cette incertitude face à l'après … Lorsqu'on parle de la résurrection, on ne fait pas de description du paradis, on dit simplement qu'après, dans notre vie, par l'irruption de la résurrection, il y a quelque de radicalement changé. C'est le secret de la révélation chrétienne : la possibilité de l'instant, du temps quotidien, du jour de Dieu.

 

AMEN