LA THÉOLOGIE DES SAUTERELLES
Jl 1, 11-15 + 19-20 ; Mc 19, 14-29
(10 juin 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Si innocente petite bestiole !
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rères et sœurs, si vous n'avez rien compris à la première lecture, vous êtes parfaitement excusables parce que le sens de cette lecture est éminemment intéressant, mais pour comprendre de quoi il s'agit, c'est assez difficile. Il s'agit de rien de moins que de la théologie des sauterelles, j'ai bien dit la théologie des sauterelles.
Petite mise au point. Joël est un prophète qui vit à peu près dans les années quatre cents. Retour d'exil, reconstruction du temple avec Esdras et Néhémie, remise en route de la vie juive très maîtrisée contrôlée par la Loi, rédaction d'un certain nombre de textes de la Loi mosaïque, et donc apparemment redémarrage de la vie de la communauté israélite dans le tout petit territoire de Jérusalem et ses alentours. Or, et c'est là l'occasion de la prophétie de Joël, qu'est-il arrivé ? Une invasion de sauterelles. Les sauterelles dans la Bible mériteraient une étude théologique. Elles sont quasiment omniprésentes. Elles sont là dans les plaies d'Égypte, on les retrouve de temps en temps dans des textes prophétiques, et surtout ici, où sans doute Joël est un des premiers à avoir thématisé le problème des sauterelles.
Quel est le problème des sauterelles ? Ce sont d'abord des animaux de la création. Ils sont nommés dans les œuvres de Dieu, et c'est un problème théologique très important que de savoir si les sauterelles doivent être considérées comme des oiseaux puisqu'elle volent, elles ont des ailes, ou comme des bestiaux, puisqu'elles sont capables de sauter avec leurs pattes. Cela a fait de longs débats dans les livres du Pentateuque pour déterminer si l'on pouvait manger ou non les sauterelles. Si ce sont des oiseaux, ce sont des animaux impurs puisqu'elles n'ont pas de plumes, mais si c'était considéré comme des petits bestiaux on pouvait les manger, et c'est pour cela qu'on note pour Jean-Baptiste qu'il mangeait des sauterelles. Cela veut dire qu'il faisait partie d'une école juive dans laquelle les sauterelles étaient considérées comme des animaux purs.
Mais ce n'est pas le problème. Le véritable problème des sauterelles c'est celui-ci : ce sont des animaux créés par Dieu, donc placées sous la bénédiction de Dieu (Dieu vit que cela était bon), mais qui ont une spécialité : elles sont une armée. Les sauterelles sont ces animaux qui fonctionnent comme une véritable armée. C'est tout leur problème. On dit même pour désigner une armée nombreuse : armée nombreuse comme des sauterelles. On veut dire par là que les sauterelles marchent en ordre comme une armée, elles avancent comme un nuage qui peut même obscurcir le jour, elles sont faites pour tracer leur chemin et vaincre, tel un outil de répression. Et en plus, c'est une armée qui dévaste tout sur son passage. Les sauterelles sont l'armée qui dévore et détruit tout. Ici, c'est ce qui sert de leitmotiv à ce prophète Joël quand il dit : "Soyez consternés laboureurs, lamentez-vous vignerons sur le froment et l'orge, car elle esgt perdu la moisson des champs". Il ne reste rien, la vigne est étiolée et le figuier flétrit.
De là à faire de l'invasion des sauterelles le châtiment de Dieu, il n'y a qu'un pas. La théologie des sauterelles c'est cela : c'est la théologie du châtiment divin. Nous aujourd'hui, nous ne le dirions pas de cette manière, mais à cette époque, cela voulait dire : on s'est réinstallé, on nous a remis le temple, on a reconstruit Jérusalem, tout va bien apparemment, on a recommencé à cultiver des vignes, et tout à coup, il n'y aura rien à manger. Cette dévastation causée par les sauterelles est telle qu'on va jusqu'aux conséquences : "Prêtres, revêtez-vous du sac, lamentez-vous serviteurs de l'autel, passez la nuit vêtus de sacs car la maison de Dieu est privée d'oblations et de libations". Eh oui ! Puisque toutes les moissons sont mangées, il n'y aura plus de pain ni de libation pour le sacrifice cultuel.
Le passage de la sauterelle non seulement atteint les hommes dans leur vie alimentaire courante et normale, mais elle détruit même ce pourquoi le peuple était revenu : le culte de Dieu. Ce texte de Joël est important, car il montre de façon évidente à partir d'un phénomène naturel, l'invasion des sauterelles, le scandale du mal. La théologie des sauterelles est une théologie du mal. Et apparemment le mal est irrémédiable puisque tout est dévasté. C'est le mal comme absolue destruction, c'est quelque chose dans laquelle le mal agit avec une telle force et de façon ordonnée, c'est une armée qui passe et lamine tout. C'est là-dessus que Joël base toute la théologie des sauterelles : qu'est-il arrivé à Israël pour qu'il soit la victime des sauterelles ? C'est une théologie du problème du mal, un peu comme celle de Job, mais à un tout autre niveau, Job c'est le pauvre homme qui a tout perdu, ici, ce n'est pas seulement un homme qui est atteint par le mal mais c'est le peuple lui-même.
Cela montre la vulnérabilité du plan de Dieu. Dieu a voulu un plan de salut, il a fait revenir son peuple, il lui a donné de rétablir la relation avec lui, et tout à coup, le mal est capable d'arrêter tout ce processus. C'est un scandale pour Joël et ses contemporains, et il leur demande de réfléchir sur ce mystère du mal qui est peut-être en train de tuer et de miner lentement le sens même du retour d'exil qu'ils ont vécu.
AMEN