LA LIBERTÉ DE CULTE
Dn 5, 1-6+17-20+22-28 ; Mc 10, 1-12
(14 juin 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Le prophète Daniel
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rères et sœurs, j'aime tellement ce petit texte du livre de Daniel que nous avons entendu en première lecture que je veux vous en dire un mot. Il est évident que Daniel n'a pas vécu à l'époque de Nabuchodonosor, c'est clair. Cette figure du prophète Daniel est sans doute un personnage que nous ne connaîtrons jamais parce qu'il faisait des écrits quasiment secrets qui circulaient sous le manteau pour encourager les juifs bien après l'époque de Nabuchodonosor, dans les années 180-150 avant Jésus-Christ, au moment où Jérusalem était occupée par des souverains grecs d'Antioche, au Nord de Jérusalem et qui exerçaient une pression folle pour ce qu'on appelle l'hellénisation. Comme la culture grecque s'était répandue dans tout le bassin oriental de la Méditerranée, et que les juifs un peu comme les irréductibles gaulois de Petitbonum résistaient bec et ongles pour ne pas être assimilés, le souverain Antiochus Épiphane a voulu mettre la main sur le temple et le paganiser, en faire un temple avec une statue de Zeus, en introduisant des coutumes, des gymnases, alors que tout cela était impensable et inacceptable pour tous les juifs pieux qui étaient réfugiés à Jérusalem.
Le récit que nous avons entendu de Balthazar est en réalité un récit à clés. Il interprète des événements qui ont lieu en 160-150, en faisant semblant de parler d'événements qui auraient eu lieu vers 539-540. De qui s'agit-il ? Dans l'histoire qu'il imagine, le descendant de Nabuchodonosor qui s'appellerait Balthazar ou Bel-char-uçur peu importe, cela dépend de la prononciation que l'on avait, il n'y a pas eu de Bel-char-uçu successeur de Nabuchodonosor, mais il l'a mis en compte à l'impiété du royaume assyrien. C'est un tout petit peu la ligne d'interprétation de tout ce livre de Daniel : on ne demande pas aux païens de se convertir, mais on leur demande de respecter la Loi, le droit des nations, politiquement de respecter l'identité des peuples, pas d'abus de pouvoir, pas de tyrannie, pas de déportation … et de respecter la particularité d'un petit peuple qui est le peuple d'Israël dans sa spécificité qui est la plus irréductible qui est la religion.
Toute cette partie centrale du livre de Daniel qui nous paraît un tout petit peu bizarre, c'est de montrer que Nabuchodonosor lui-même a accumulé les fautes politiques, il a déporté, il a fait la vie impossible à Israël, ce sont des fautes politiques. C'est pour cela que le châtiment de Nabuchodonosor est relativement soft, parce qu'il n'aura que sept ans où il sera réduit à l'état d'une bête, mangeant de l'herbe, broutant dans les arbres. Châtiment totalement imaginaire, Nabuchodonosor a très mal terminé sa vie, mais il n'a pas terminé en mangeant de l'herbe ! C'est pour dire que déjà le premier degré, le non-respect du droit des nations, cela mérite un châtiment, mais pas absolument irréversible, simplement il est réduit pendant sept années à l'état de bête.
Mais Bel-char-uçur, lui qui n'a pas existé, a fait une chose impossible, il a pris les vases sacrés du temple, la seule chose qui restait du culte du temple et qui avaient été emmenés (prétend-on) à Babylone, là il en a fait l'instrument d'une orgie. C'étaient des coupes et des vases qui étaient réservés pour les sacrifices à Dieu et Bel-char-uçur a pris cela comme service de table pour boire avec ses danseuses, ses joueuses de flûtes, ses petites amies et les membres de son harem. C'est l'horreur de l'horreur, ce n'est pas acceptable. On explique qu'au moment même où il commet la profanation, car c'est le sacrilège absolu, le seul reste sacré du culte d'Israël, c'est le roi qui sous prétexte de violence et de pouvoir s'en empare pour en faire une orgie. C'est à ce moment-là qu'apparaît cette chose qui est digne des peintures, cette main qui écrit : Mené, Mené, Teqél, et Parsin, qui veut dire : divise, divise, pèse et sépare ou Perse, car il y a un jeu de mots. Mené mené, cela veut dire : haché menu, tu vas être haché menu. Tequél, tu vas être pesé, tu vas être jugé, et Parsin, c'est ce qu'interprète l'écrivain : tu vas chuter, cela va faire deux royaumes, les Mèdes et les Perses.
En réalité, personne n'a de souvenir historique de cette histoire de Balthazar. C'est un récit à clés, car cela veut dire que les rois Antiochiens trois cents ans plus tard ont réalisé cela et c'est eux qui sont visés. L'écrit de Daniel est une sorte d'écrit de résistance, donc il faut le codifier, car si l'on mettait la main sur Daniel à cause de ses écrits visant le roi Antiochus, immédiatement, il aurait été pendu haut et court. Là il camoufle les faits sous une histoire imaginaire, le festin de Balthazar, pour montrer qu'Antiochus Épiphane est arrivé au sommet du péché : il a dénaturé le culte en Israël. Cela a beaucoup de répercussions car c'est l'origine de la fameuse formule qu'on trouvera dans le Nouveau Testament : l'abomination de la désolation. La désolation, c'est le fait qu'Israël, le peuple de Juda soit réduit à rien pratiquement, mais l'abomination de la désolation c'est que même le culte est dénaturé. Il n'y a plus de possibilité de maintenir le culte.
C'est le premier traité de la liberté religieuse, car on dit ceci : si une autorité politique fait des bêtises, c'est très gênant pour elle, elle risque de manger de l'herbe comme Nabuchodonosor, c'est un premier problème. Mais si une autorité politique interfère dans la relation de conscience ou dans la relation effective d'un peuple vis-à-vis de son Dieu, pour des raisons mauvaises, de profanation, d'écrasement, là il y a atteinte à la liberté religieuse.
Ces petits textes qui nous paraissent un peu farfelus, sont en réalité une première approche du problème de la liberté religieuse. Israël revendique en pleine oppression des souverains Antiochiens qui se parent de la culture grecque, de la conception de la liberté, Daniel dit dans un vocabulaire qui n'est pas tout à fait le nôtre, plus énigmatique, il dit : la seule chose qu'on demande au souverain, c'est de respecter la liberté de culte de notre peuple. Il est quand même intéressant de voir que ces textes, apparemment un peu couverts de poussière et difficiles à déchiffrer, nous ramènent au cœur même des grands problèmes de la société même moderne, c'est-à-dire à quelles conditions pouvons-nous exercer et vivre vraiment notre foi chrétienne ? La condition fondamentale c'est une certaine paix politique qui permet la liberté de culte.
AMEN