LES ENNEMIS DE DIEU

Dn 8, 23-27

(19 octobre 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

es deux textes que nous avons lus sont assez sombres et nous présentent les différents ennemis du Royaume de Dieu. D'une part, dans le livre de Daniel, ce sont les ennemis du dehors, dans l'évangile ce sont davantage les ennemis de l'intérieur. Regardons de plus près les caractéristiques de ceux qui s'opposent à la venue du Royaume de Dieu.

Dans le livre de Daniel, sous un style apocalyptique, nous est continuée cette vision d'ensemble de l'histoire de l'humanité. Les quatre rois dont il est question sont les successeurs d'Alexandre qui se sont partagé son empire et après que soit advenue la plénitude de leur péché, se lève "un roi au visage fier" qui désigne Antiochus Epiphane qui a plus particulièrement persécuté le peuple juif. C'est l'époque des Maccabées. Pour Daniel et pour beaucoup de juifs, Antiochus Epiphane est le symbole de la persécution qui vient du dehors, de ces ennemis qui veulent écraser Israël au nom d'une autre religion, d'un autre idéal. Et quelles sont les caractéristiques de cet ennemi du dehors ?

       C'est d'abord son orgueil, "sa puissance croît en force" et pourtant, précise Daniel, ce n'est pas par sa propre puissance mais c'est Dieu qui le permet, mais lui attribue à sa propre intelligence de faire croître sa puissance. "Il tramera des choses inouïes, prospéra dans ses entreprises, détruira le peuple des saints, par son intelligence, il s'exaltera dans son cœur." Les ennemis du dehors, c'est d'abord cet orgueil de l'humanité qui veut se suffire à elle-même, qui veut déployer sa puissance faite de force physique, militaire ou économique, c'est cet orgueil de l'homme "qui veut arriver", qui veut tout accomplir par soi-même.

       La deuxième caractéristique de cet ennemi du dehors, c'est la trahison qui réussira entre ses mains, "cette ruse qu'il exercera par surprise". Voilà à quels ennemis est affrontée l'Église d'aujourd'hui comme le peuple juif du temps de Daniel. C'est la violence, la force, c'est l'orgueil, c'est cette ruse, cette trahison, c'est le mensonge. Aujourd'hui encore, ce que l'Église a le plus à redouter c'est cet esprit du mensonge, c'est aussi cette violence faite d'orgueil qui veut l'abattre. Mais, en face de ces ennemis du dehors, la prophétie de Daniel est une prophétie d'espérance.

       D'abord, leur pouvoir ne leur a été concédé que par Dieu, ce n'est pas d'eux qu'il vient mais c'est pour châtier les péchés du peuple qu'ils ont "pour un temps" reçu ce pouvoir. Mais ce n'est que pour un temps, car ce roi qui s'oppose au "prince des princes" c'est-à-dire à Dieu Lui-même, sera brisé et nous dit Daniel dans son langage elliptique "sans acte de main" c'est-à-dire par une puissance qui n'est pas d'ordre humain. Ce n'est pas une main humaine qui brisera Antiochus Epiphane et qui brisera les ennemis de l'Église mais c'est la force même de Dieu, c'est la main invisible de Dieu.

       A côté de ces ennemis de l'extérieur, il y a des ennemis peut-être plus dangereux encore qui sont les ennemis de l'intérieur et les pharisiens auxquels Jésus est affronté en sont un peu le type et le symbole. Ces pharisiens étaient des juifs pieux qui s'efforçaient d'observer la Loi, ils invitaient Jésus à déjeuner chez eux afin de pouvoir causer avec Lui, avec un cœur qui n'était pas droit, qui n'était pas pur. Et Jésus les démasque tout de suite. En effet, dès que Jésus se met à table c'est sur une question de rubriques sur une question d'ablutions légales qu'immédiatement le pharisien commence à juger Jésus et à le mépriser. Et devant cet étonnement intérieur du pharisien que Jésus perce à jour, le Christ démasque le péché de ce pharisien. Quel est le péché des pharisiens ?

       C'est d'abord qu'ils sont attentifs aux apparences plus qu'au cœur. "Ce qui vous intéresse, c'est de purifier l'extérieur de la coupe et du plat, mais votre cœur est plein de méchanceté. Vous accordez plus d'importance à l'observance des moindres détails de la Loi, vous délaissez la justice et l'amour de Dieu." Ces ennemis de l'intérieur c'est peut-être nous-mêmes qui, vis-à-vis de la vie de l'Église, sommes attentifs au moindre détail d'une observance morale ou légale et qui ne portons pas suffisamment dans notre cœur l'amour de Dieu. Ce qui ruine l'Église de l'intérieur, c'est de ne pas vivre pour l'amour de Dieu, mais de vivre seulement pour une loi.

       Un deuxième trait de ces pharisiens, c'est qu'ils veulent "le premier siège dans les synagogues, les salutations dans les places publiques". Là encore c'est une autre forme d'orgueil, cet orgueil de celui qui croit qu'il est un juste et qui aime être reconnu comme tel. Les conséquences de cette attitude des pharisiens, Jésus les résume en trois traits symboliques, mais très décisifs.

       Le premier trait c'est "vous êtes comme des tombeaux que rien ne signale et sur lesquels on marche sans le savoir." Il faut savoir que, selon la Loi, entrer en contact avec un cadavre ou un tombeau c'était profaner la demeure des morts et se rendre soi-même impur. Si quelqu'un est enterré sans que le tombeau soit signalé par une stèle ou par une dalle gravée d'une inscription, on peut marcher sur ce tombeau sans le savoir et ainsi, sans le vouloir, fouler aux pieds le domaine des morts et se rendre impur par et acte sacrilège. C'est ce que Jésus reproche aux pharisiens. "Vous êtes comme des tombeaux", c'est-à-dire vous êtes remplis de cadavres, vous êtes un cadavre spirituel que rien ne signale parce que vous avez une apparence, une façade brillante, et l'on risque d'entrer en contact avec l'impureté qui vous remplit, avec ce cœur desséché, tout en croyant qu'on a à faire avec quelqu'un qui est rempli de la loi de Dieu. Par leur apparence, ces ennemis internes trompent ceux qui les approchent et les fréquentent, entrent en contact avec leur péché ou leur malice sans le savoir.

       Un deuxième trait c'est de "charger les autres de fardeaux que vous ne pouvez pas porter et que vous ne pouvez même pas toucher du doigt." Par une observance trop égale on va imposer aux autres toutes sorte de préceptes à accomplir, parce qu'on se situe non pas dans la miséricorde, dans l'amour, dans le cœur de Dieu qui est toujours plein de bienveillance et d'indulgence, et l'on est exigeant pour les autres, alors que l'on n'accomplit soi-même que l'extérieur de cette loi.

       Enfin, le dernier trait que Jésus reproche, "vous avez enlevé la clé de la science, vous-mêmes vous n'êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêché". Par une attitude trop légaliste, on ferme le Royaume à ceux qui auraient eu besoin de la miséricorde de Dieu pour y entrer. Soi-même, on n'y entre pas, parce qu'on ne croit pas à la miséricorde de Dieu, parce qu'on ne s'humilie pas devant cette miséricorde, et l'on empêche les autres d'y entrer, en faisant toute une série de barrières légales qui les empêchent d'être atteints par cette tendresse et cette miséricorde de Dieu.

       Nous devons certes nous défendre contre les ennemis de l'extérieur et ne pas en avoir peur, parce qu'ils sont dans la main de Dieu et que Dieu saura briser la violence des puissants et des persécuteurs. Mais nous devons plus encore nous méfier et nous défendre contre ces ennemis de l'intérieur que nous sommes souvent nous-mêmes ou que Satan met dans notre propre cœur et qui nous déforment, nous rendent inattentifs à cet amour de Dieu qui est au centre de toute notre vie, et qui doit la remplir d'indulgence pour nous-mêmes et surtout pour les autres. Si nous nous attachons uniquement à la lettre de la Loi, si nous sommes simplement les défenseurs d'une légalité, d'une part nous nous coupons de cette miséricorde de Dieu et aussi nous la rendons pratiquement inaccessible aux autres.

       Ne soyons pas nous-mêmes des ennemis de l'Église par notre formalisme, par notre étroitesse d'esprit. Sachons nous ouvrir à la miséricorde de Dieu.

       AMEN