LE FILS DE L'HOMME

Dn 7, 9-10+13-14

(12 octobre 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

ans le livre de Daniel nous abordons une partie apocalyptique qui annonce le sens de l'histoire selon un genre littéraire assez particulier qui sera repris non seulement par l'Apocalypse de saint Jean mais aussi par d'autres ouvrages qui ont rempli une période de la littérature hébraïque entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Ce genre apocalyptique n'est pas à proprement parler l'annonce des derniers jours ou des derniers temps, mais plutôt une réflexion sur le sens de l'histoire dans son ensemble, ce qui implique évidemment le but de l'histoire, l'orientation de l'histoire vers un événement décisif qui en sera la fin, non seulement comme une catastrophe mais comme un achèvement, comme un accomplissement.

       Le passage que nous venons de lire est particulièrement important car il annonce l'événement central de l'histoire du salut, la venue du Fils de Dieu sur la terre. Il l'annonce à la fois en préfigurant l'Incarnation du Christ et aussi le retour du Christ à la fin des temps, car les deux "avènements" du Christ sont mêlés dans toute la prédication prophétique jusqu'à celle de Jean-Baptiste inclusivement. Mais ce qui est tout à fait décisif c'est que, pour la première fois, dans l'Ancien Testament, la figure de "Celui qui doit venir", celui que d'ordinaire on appelle "le Messie" c'est-à-dire un roi donné par Dieu, celui qui doit être le prophète par excellence, qui viendra restaurer le Royaume de Dieu sur la terre, Celui qui doit venir est présenté comme une figure à la fois humaine et divine d'une manière inextricable.

       Vous venez de l'entendre. La scène se passe dans le ciel. Un trône a été dressé sur lequel l'Ancien (qui est une figure de Dieu) prend place. Cet Ancien est à la fois "blanc comme la neige" signe de son infinie pureté et en même temps "flamme de feu" signe de son jugement et de cette flamme dévorante qui est la présence de Dieu devant qui personne ne peut se sentir pur. Il est entouré de myriades et de myriades, de toute la population angélique ou des"saints" qui sont déjà devant Dieu. Alors que cet "Ancien" est déjà sur son trône, "voici que sur les nuées du Ciel vient comme un Fils d'Homme". Un fils d'homme c'est une expression du livre de Daniel et du livre d'Ezéchiel pour désigner un homme. Un homme c'est celui qui, par génération, a pris place dans le monde, un enfant des hommes.

       Voilà donc un Fils d'homme qui vient devant l'Ancien, devant Dieu, en présence de Dieu, mais il ne vient pas de la terre. Ce n'est pas un homme choisi parmi la population de la terre pour être élevé jusqu'à la hauteur de Dieu. Ce Fils d'homme, il vient "sur les nuées du ciel". C'est donc un homme qui jaillit de l'intérieur même du monde de Dieu, de l'intérieur même de l'univers divin qui est l'univers céleste. Ce n'est donc pas un homme issu de la terre, c'est un homme issu du projet, du cœur de Dieu.

       Ce Fils d'homme n'est pas un homme parmi les autres, c'est l'homme par excellence. On peut dire que c'est le prototype de l'humanité. C'est l'homme tel que Dieu le veut, tel que Dieu le désire, tel que Dieu "l'a rêvé", l'a projeté. C'est donc l'homme par excellence ainsi qu'il naît du mystère même de Dieu, du projet de Dieu sur l'humanité. Cet être humain est donc en même temps partie prenante du monde de Dieu, du monde divin.

       Ce n'est pas encore une annonce claire de ce que sera l'Incarnation où Jésus sera à la fois Dieu et homme. Ceci n'est pas annoncé de façon aussi explicite. Si le mystère de l'Incarnation avait été annoncé par avance, les juifs l'auraient reconnu quand Jésus s'est proclamé Fils de Dieu. Les paroles prophétiques ne sont qu'une annonce encore voilée, encore obscure, mais qui portent déjà en elles comme une signification qui dépasse l'annonce elle-même. Un certain nombre de commentateurs disent que ce "Fils d'Homme" qui s'avance vers Dieu c'est, au fond, Israël, une façon de personnaliser la collectivité d'Israël. Mais il est remarquable que cette personnalisation soit faite de cette manière si précise "un fils d'homme". On ne dit pas "comme des fils d'hommes", comme les enfants de Dieu rassemblés en un seul peuple. On individualise ce "fils d'homme". Peut-être le prophète Daniel, en écrivant cette vision, pensait-il au peuple d'Israël ? Ce qui est certain, c'est que sa propre prophétie dépassait son intelligence et la compréhension qu'il pouvait en avoir, et elle prendra tout son sens et toute sa réalisation le jour où Jésus Lui-même reprendra ce titre du livre de Daniel pour se l'appliquer personnellement.

       En effet, dans l'évangile, quand Il parle de lui, Jésus ne cesse de dire "le Fils de l'Homme". "Le Fils de l'Homme doit beaucoup souffrir avant d'être mis à mort et de dessus citer". Plus encore, à deux reprises, Il cite expressément ce texte de Daniel, dans l'annonce des derniers temps ("Vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées du Ciel" ce qui est exactement ce que nous venons de lire) et au moment de son procès devant le grand-prêtre. Quand Caïphe lui dit : "Je t'adjure, au nom du Béni, es-tu le Fils de Dieu ?" Jésus répond : "C'est toi qui le dis. Désormais, vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées du Ciel." Il reprend donc, une deuxième fois, explicitement et au moment le plus crucial de son procès, il reprend ce texte de Daniel pour se l'appliquer et parler de son retour glorieux à la fin des temps. La prophétie de Daniel s'applique aux deux avènements du Christ.

       Jésus réalisera cette prophétie d'une façon extraordinaire et inespérée. Il est vraiment "le Fils de l'Homme", c'est-à-dire l'homme par excellence. Non pas un homme qui serait plus parfait que les autres parce que, par une série d'efforts, il se serait élevé au-dessus de l'humanité courante, mais l'homme parfait parce qu'il vient de Dieu parce que c'est Dieu Lui-même (et cela seul Jésus nous le révélera) c'est Dieu Lui-même qui se fait homme, et qui, en se faisant homme, soulève l'humanité au-delà des limites non seulement de son péché mais aussi de sa situation précaire de créature, pour en faire l'homme parfait dans lequel tous, nous pourrons nous rassembler.

       Que ces textes obscurs mais si riches des prophètes de l'Ancien Testament éveillent dans notre cœur l'action de grâces pour ce dessein de Dieu, ce dessein que Dieu a préparé dans son cœur, de toute éternité, le dessein de notre salut, le dessein de notre Rédemption, le dessein de l'Incarnation salvatrice du Christ. Que ce grand dessein qui emporte toute l'histoire humaine vers sa signification ultime nous remplisse d'admiration, d'émerveillement et d'action de grâces pour notre Dieu.

       AMEN