LE SALUT PAR UN ÉTRANGER

Dn 6, 11-16

(9 octobre 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

es deux textes que nous venons de lire convergent sur un point important puisque dans l'un et l'autre cas le salut est donné ou du moins recherché par un étranger.

Voyons d'abord le texte de Daniel. Il fait suite à celui où nous était présentée la jalousie des fonctionnaires chaldéens qui essaient de perdre Daniel qui a la faveur du roi en lui tendant un piège sans que le souverain s'en rende compte. En effet, ils lui ont suggéré de promulguer une loi selon laquelle on ne doit adorer que la majesté royale et aucun autre dieu ou homme que lui, sous peine d'être jeté dans la fosse aux lions. Moyennant quoi ils peuvent ensuite dénoncer Daniel qui, dans sa foi au Dieu unique, au Dieu d'Israël, continue à offrir sa prière, tourné vers Jérusalem. Le roi est en quelque sorte obligé d'appliquer la loi qu'il vient de promulguer, malgré l'estime et l'affection qu'il porte à Daniel et malgré la grande douleur qu'il éprouve en voyant le piège se refermer sur Daniel et sur lui-même, ce piège monté par la jalousie des satrapes. Darius s'efforce de sauver Daniel et s'ingénie jusqu'au coucher du soleil à trouver une échappatoire.

       Voici donc un roi païen, un roi qui n'est pas de la race d'Israël, et moins encore de la religion d'Israël puisqu'il n'hésite pas à promulguer un décret conforme à la religion des Mèdes et des Perses, un décret selon lequel il faut adorer la majesté, la fonction royale, voilà que ce roi s'efforce de sauver Daniel parce qu'il a obscurément senti en lui une présence supérieure, quelque chose qui a attiré son estime, et il veut du bien à Daniel parce qu'il est prophète du vrai Dieu. Voilà donc quelqu'un dont le cœur est un peu inconséquent puisque, d'une part il a pressenti en Daniel quelque chose de la présence de Dieu, et d'autre part il n'a pas réussi à organiser dans son esprit ce pressentiment puisqu'il continue, non seulement à adorer de faux dieux, mais à se faire adorer lui-même à cause de son pouvoir royal, comme une sorte de dieu terrestre.

       Ceci nous montre donc que, dans le cœur de ceux qui ne sont pas croyants ou qui ne croient pas à la même foi que nous, ceux qui ne sont pas chrétiens, il peut y avoir obscurément, réellement, un pressentiment de Dieu, une recherche du bien, une volonté de salut et ils peuvent être choisis par Dieu comme instruments de salut. Ce ne sera pas le cas de Darius car Dieu sauvera Lui-même Daniel de la fosse aux lions, mais ce sera le cas de Cyrus, un autre roi des Perses, qui délivrera Israël de la captivité. Il y a donc déjà dans l'Ancien Testament toute une tradition qui de manière en pointillé, à travers les différents livres de l'Ancien Testament, montre une vocation réelle des païens, des Gentils, à être appelés par Dieu, obscurément bien sûr car ils n'ont pas une révélation assez claire pour se convertir tout de suite, d'un seul coup, à la religion véritable. Cependant Dieu se sert d'eux qui sont à la recherche du vrai Dieu et dans leur cœur il y a une part qui, sans trop le comprendre, recherche le visage de Dieu.

       Dans l'évangile de ce jour, il s'agit de la parabole très connue du Bon Samaritain. là encore Jésus oppose un étranger, au prêtre et au lévite juifs qui observent la Loi, et qui observent la Loi avec tant de minutie qu'ils en oublient la charité puisque, d'après les écrits rabbiniques la Loi interdisait de se souiller en touchant un cadavre avant de s'approcher de l'autel. Observant donc scrupuleusement la Loi ils préfèrent laisser le blessé dans le fossé sans même se rendre compte qu'il s'agit non pas d'un mort mais seulement d'un blessé et que par conséquent, en y regardant de plus près, ils auraient pu lui porter secours sans contracter d'impureté légale avant leur service à l'autel. Jésus s'insurge contre cette observance de la Loi, cette observance pourtant formelle, exacte puisque c'était vraiment ce qui était demandé. Jésus pense que devant l'élan du cœur, l'élan de l'amour, rien ne peut tenir. La charité l'emporte sur toutes les rubriques, sur toutes les obligations légales quelles qu'elles soient.

       Et il donne en exemple cet étranger qui, lui, n'est pas de la race d'Israël, en tout cas pas tout à fait car les samaritains étaient mélangés avec des païens et leur religion était mêlée de superstitions et d'idolâtrie. Et bien cet homme à la race et à la religion imparfaite au regard d'Israël, cet homme, lui, sait obéir à ce qui est le plus important c'est-à-dire l'élan d'amour, l'élan de son cœur. Voyant un homme en danger, en difficulté voyant un homme menacé par la souffrance et la mort, sans se demander si c'est un cadavre cet homme, immédiatement va à son secours, le prend sur sa propre monture et paie les soins qui seront nécessaires.

       Là encore, le salut est venu par un étranger. Et Jésus nous donne ainsi la clé de ce qui était seulement esquissé dans l'Ancien Testament et dans le livre de Daniel. Ce qui fait le salut, et ce qui nous rend sauveurs pour les autres, ce n'est pas l'appartenance à la race élue, ce n'est même pas pour nous l'appartenance à la vraie religion. C'est la sensibilité, la capacité d'être sensible à l'appel de Dieu au fond de notre cœur. C'est cela qui nous sauve et c'est cela qui, du même coup, nous rend sauveurs des autres. C'est dans la mesure où nous laissons retentir l'amour qui est Parole de Dieu, l'amour vrai, la générosité, le service de l'autre, le sens de l'autre, c'est dans la mesure où nous laissons retentir cela dans notre cœur que nous sommes "de Dieu" , même si nous ne les avons pas et même si nous ne sommes pas inscrits officiellement sur les registres de baptême. Car c'est cela qui nous fait appartenir à Dieu : avoir un cœur semblable au cœur de Dieu et par conséquent un cœur capable d'entrer en résonance avec l'amour qui est dans le cœur de Dieu. C'est ainsi que nous serons sauvés, c'est ainsi que nous pourrons aider nos frères à être sauvés.

       L'appartenance à la vraie religion, la connaissance du vrai Dieu, la lumière intérieure de la foi doivent nous aider à mieux connaître le cœur de Dieu, doivent nous aider à mettre notre cœur en symphonie avec celui de Dieu, en résonance, en écoute du cœur de Dieu. Mais cela ne nous dispense pas, au contraire, d'aimer comme Dieu aime, car croire en Dieu est une obligation plus forte encore d'avoir notre cœur accordé au sien. Puisque nous avons cette grâce d'être ouverts au mystère de Dieu, allons jusqu'au bout de cette grâce, laissons-nous remplir par son mystère, laissons-nous convertir par ce mystère, afin que notre cœur en vive.

       AMEN