LA JALOUSIE

Dn 6, 2-10

(8 octobre 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

P

oursuivant la lecture du livre de Daniel, nous sommes entrés aujourd'hui dans l'histoire la plus célèbre qui vaut à Daniel sa réputation au sujet de la fosse aux lions dont il sortira glorieusement. Mais l'incident qui déclenche le drame est lié au changement survenu à la tête du royaume. Darius roi des Mèdes et des Perses vient de prendre le pouvoir et il établit une nouvelle sorte d'administration en instituant des satrapes, des petits potentats orientaux un peu terribles et très très jaloux de leur pouvoir. Et parmi ces satrapes se trouve Daniel qui est tellement malin, tellement intelligent que Darius veut le mettre au sommet de ce groupe ce qui va déclencher la jalousie des satrapes. Nous avons là une description absolument fantastique du problème de la jalousie. Pour nous révéler la Parole de Dieu la Bible touche des réalités extrêmement humaines. Or, parmi les passions humaines qui, hélas, nous agitent à un moment ou l'autre dans notre péché, celle de la jalousie est une des plus terribles, et dans la Bible elle est toujours stigmatisée assez violemment. C'est la jalousie de Caïn vis-à-vis d'Abel au début de la Genèse, dans le nouveau Testament c'est la jalousie des vignerons qui ont travaillé toute la journée vis-à-vis de ceux qui, embauchés à la dernière heure, gagnent autant. On peut donc dire que la jalousie trace une sorte de fil, je ne sais pas s'il faut le qualifier de rouge, à l'intérieur de toute la tradition biblique, ce qui montre qu'il y a là un problème réel de la situation de l'homme devant Dieu. Pourquoi ? Précisément l'histoire des satrapes nous le montre.

       Pourquoi les satrapes sont-ils jaloux de Daniel ? Ils sont jaloux parce que tous, aussi bien que Daniel, ont reçu leur pouvoir du roi Darius. La jalousie ne porte que sur des réalités dont on pressent qu'elles ont été données. La jalousie a immédiatement quelque chose à voir avec le problème de la grâce, du don qui est fait. Et pourquoi la jalousie est-elle si terrible ? Parce qu'elle touche au cœur du problème même de la grâce, c'est-à-dire du problème du don. Les satrapes savent que Daniel a lui aussi reçu, de par le roi, la grâce d'occuper un certain poste. Ils savent que, eux aussi, ont reçu du roi la grâce d'occuper un certain poste. Mais plutôt que de reconnaître que chacun a reçu selon ce que le roi a donné et de se réjouir du don reçu, ils ont une attitude qui pervertit radicalement le don de la grâce et pour soi-même et pour l'autre dont on est jaloux. C'est pour cela que la jalousie est si terrible car elle touche à la racine même du mystère de l'économie de grâce qui nous est faite.

       Au fond, quelle est la jalousie des satrapes ? Ils regardent le poste de Daniel comme quelque chose qu'ils pourraient avoir pour eux. Par conséquent, par là même, ils considèrent la grâce qui a été faite à Daniel comme une propriété dont ils pourraient s'emparer et du coup ils pervertissent leur propre situation vis-à-vis du roi. En effet, considérer que ce que l'autre a reçu peut être une chose à acquérir suppose qu'eux-mêmes ne comprennent plus que ce qu'ils ont reçu leur a été effectivement donné, mais qu'ils le considèrent comme une propriété, comme un dû, comme un bien qu'ils auraient acquis par quelque mérite.

      Ainsi, à l'occasion de la relation avec l'autre, se pervertit non seulement le don de la grâce pour l'autre (parce qu'on l'envie et qu'on veut l'acquérir), mais se pervertit, pour le satrape lui-même, pour les satrapes jaloux, se pervertit le sens de leur fonction qu'ils ont en réalité, reçue par pure grâce. Dans cette histoire, la jalousie c'est exactement la perversion de la grâce. Or il y a quelque chose de très typique. Au début, dans leur jalousie, les satrapes voudraient surprendre Daniel sur le terrain politique. Ils voudraient montrer au roi que Daniel a fait une faute. Malheureusement pour eux il n'en a pas fait. Or sur quoi vont-ils se venger ? Parce que le roi n'a pas toute l'intelligence divine, ils vont essayer de circonscrire Darius sur le domaine le plus gratuit de leur existence qui est le domaine de la relation avec Dieu. C'est alors qu'ils suggèrent à Darius de promulguer un décret selon lequel on n'a plus le droit de s'adresser à aucun dieu. Qu'ont-ils visé à ce moment-là ? Sur quoi se vengent-ils dans le cœur de Daniel ? Précisément sur ce qu'il y a de plus gratuit, c'est-à-dire sa relation avec Dieu. En réalité, eux n'en ont rien à faire. Les satrapes se fichent complètement que Daniel mange des carottes à la cour du roi pour respecter les ordres de la Loi et être plus intégralement à son Dieu. Cela leur est totalement égal. Cependant, et c'est là où on voit le résultat de la perversion de la grâce, ils se rendent compte qu'au fond leur péché les pousse à renier ce qu'il y a de plus gratuit et de plus beau dans le cœur de Daniel et que, d'une certaine manière, ils ne convoitent même plus. Ils n'en ont même pas envie, mais ils cherchent à abîmer ce qu'il y a de plus beau dans le cœur de ce frère qu'ils détestent afin de pouvoir nier toute forme de grâce. Car c'est à cela finalement qu'aboutit le mystère de la jalousie. C'est d'arriver, progressivement, à nier toute forme de la grâce.

        Vu de ce point de vue-là, je crois que, d'une manière ou d'une autre, nous portons tous dans notre cœur ce péché de la jalousie. Dès que nous ne reconnaissons plus exactement la réalité de notre vie ou la réalité de la vie des autres comme une grâce, nous pervertissons radicalement l'économie de Dieu. C'est pour cela que la jalousie est un péché si grave, pas simplement moralement, mais parce que c'est spirituellement que notre regard risque d'être faussé par la jalousie. Effectivement les satrapes ne voient plus du tout qu'ils sont satrapes par la grâce du roi. La preuve c'est qu'ils essaient de s'emparer de lui pour lui faire édicter de faux décrets. Ils ont perverti radicalement le sens même de leur appartenance au roi. Ils l'ont circonvenu, ils l'ont trompé. Et tout cela pour atteindre ce qu'il y avait de plus gratuit au cœur du royaume des Perses et qui était cette simple prière, cette simple joie de Daniel d'appartenir à son Dieu.

       Demandons donc au Seigneur d'éveiller dans notre cœur un sens de la grâce assez fort pour que tout germe qui pourrait, d'une manière ou d'une autre, pervertir ce sens de la grâce puisse être éliminé, broyé, afin que nous ayons ce regard très simple et très clair sur le mystère de notre propre grâce et sur le mystère de la grâce des autres. Et je dirai même que nous puissions acquérir le sens de notre propre grâce à travers la grâce qui est faite aux autres. C'est une école difficile, mais je crois que c'est très fructueux. Savoir reconnaître le don de Dieu à travers les différents dons et la multiplicité, la richesse des dons qui sont faits autour de nous. Cela c'est extraordinaire. C'est vraiment le mystère même de la grâce à l'état pur. C'est le fait de savoir que tout est don, "tout est grâce" comme disait sainte Thérèse de Lisieux, et de s'en réjouir non seulement à propos de sa propre occasion (car de toute façon, on se trouve généralement pas mal loti), mais à travers la grâce qui est faite aussi à nos frères.

       AMEN