LES OSSEMENTS DESSÉCHÉS

Ez 37, 1-10

(26 octobre 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

a première lecture nous offre ce très bel quoique long oracle du prophète Ezéchiel sur la ville de Jérusalem, la première partie de ce texte admirable, même s'il est question d'ossements. Dieu parle à son prophète et le prophète répond. Ce dialogue entre Dieu et son prophète Ezéchiel c'est, dans l'histoire des hommes, la résonance juste et vraie du dialogue éternel entre le Père et le Fils. Nous nous imaginons, nous, que les prophètes ont fait part aux hommes du fruit de leur méditation, de leurs connaissances personnelles ou de leur expérience individuelle de Dieu. Pas du tout ! Ceci ne suffit absolument pas pour faire un prophète. C'est peut-être d'ailleurs pour cela qu'il y en a très peu aujourd'hui. Dans ce qu'il annonce, le prophète se fait l'écho vrai et exact du dialogue éternel du Père et du Fils, du Père et de Celui qui sera envoyé dans la chair humaine comme prophète parfait, c'est-à-dire non seule ment Celui qui annonce mais Celui qui réalise. Non seulement celui qui annonce pour les autres, mais Celui qui réalise par Lui-même. La Parole de Dieu, c'est-à-dire le dialogue incessant entre les personnes de la Trinité sainte, la Parole de Dieu se fait chair dans la chair d'un homme qui est aussi le Fils, pour que, dans la chair de cet homme, tout ce que le Père, le Fils et l'Esprit se communiquent depuis toujours soit réalisé charnellement, c'est-à-dire historiquement, réellement, pour les hommes. Et cette réalisation du Verbe fait chair forme les prémices de l'Église que nous sommes.

Ici, le dialogue entre le Père et son Fils nous est connu de façon admirable par l'écho que le prophète, un des fils de Dieu, en entend dans sa prière et en annonce dans sa prédication. De quoi s'agit-il ? Il s'agit, comme par anticipation, de la Pâque de Jésus. "Ces ossements vont-ils revivre ?" dit le Père. "Toi seul le sait !" dit le Fils. Et le Père dit au Fils : "Alors, prophétise sur les ossements ! - Parle aux ossements !" Pourquoi ? "Afin que je leur donne mon Esprit et qu'ils vivent !" Et le Fils dit : "Oui, Père !" Je viendrai leur annoncer ta Parole en me faisant chair, et ainsi ils reprendront chair. Ils auront des muscles, ils auront des nerfs, ils auront une peau, et Je leur donnerai ton Esprit pour qu'ils vivent. Alors, ils se lèveront, se mettront debout sur leurs pieds, "grande et immense armée".

       Voilà le dialogue du Père et du Fils, entre eux dans l'éternité de leur existence et de leur amour. Voilà le dialogue du Père et du Fils, et celui de l'Esprit qui sera donné, lorsque la Trinité vivante regarde les hommes. Car lorsque Dieu nous regarde, tout au long de notre histoire commune, qu'est-ce qu'Il voit sur la terre ? Une vallée d'ossements desséchés. Une vallée d'hommes qui sont morts par le péché. Une vallée encombrée de cadavres d'hommes, ses créatures, qui par leur rupture avec la source de l'amour, se sont dépouillées de toute capacité d'amour. Capacité spirituelle car ils n'ont plus l'Esprit. Capacité charnelle car ils n'ont même plus de chair. Ils sont réduits à des ossements. Et Dieu ne peut soutenir ce regard. Il ne peut pas accepter que ceux qu'Il a créés qu'Il a façonnés de ses mains et à qui il a déjà donné son souffle de vie, soient réduits à cet immense champ de cadavres, d'ossements desséchés, "ce grand cimetière sous la lune".

       Et six cents ans avant la venue du Fils sur la terre, le prophète avait entendu, dans son cœur de prophète, l'écho du dialogue du Père et du Fils et de l'Esprit Saint, et il dit aux hommes de son temps, dispersés par l'exil historique d'Israël, par la destruction de la ville de Jérusalem et du Temple, eux-mêmes réduits à des ossements dispersés dans toutes les vallées où ils ont été emmenés en captivité, le prophète leur dit : "Moi, j'entends une nouvelle Parole !" J'entends, dans le cœur de Dieu, une annonce que je vous proclame en son Nom, parce que je la sais, parce que Dieu me l'a révélée. "Toi seul Tu le sais !" dit le Fils, dit le prophète, et Dieu le lui dit. Et cette nouvelle parole c'est que ces ossements desséchés reprendront vie, et, dans la Pâque du Christ, redeviendront des hommes debout "une grande et une immense armée" qui dans le Nouveau Testament sera simplement "cette foule immense de témoins que nul ne peut dénombrer" et que nous fêterons à la Toussaint.

       Ceci est admirable. Ceci nous donne de l'Ancien Testament une perception extraordinaire. L'Ancien Testament n'est pas une histoire rocambolesque de cadavres, d'ossements ou de chair desséchée ou de guerres. L'Ancien Testament est cette nouveauté absolument extraordinaire : des hommes entendent ce qui fait battre le cœur de Dieu, et ils l'entendent dans cette vérité qu'ils ne peuvent pas garder, qu'ils ne peuvent pas contenir, et ils l'annoncent, et ceci devient la prophétie. Et comme Dieu est fidèle, Il accomplira, dans la chair de Jésus, le grand prophète, tout ce qui aura été entendu et murmuré, d'une façon ou d'une autre par tous les prophètes de l'Ancien Testament.

       Et nous ? Nous, nous devons d'abord nous réjouir, d'abord laisser nourrir notre cœur et notre foi de ce dialogue intime du Père et du Fils et de l'Esprit que nous connaissons, peut-être partiellement, mais peu importe, de façon si admirable. Et si, dans tous les dessèchements de notre vie personnelle ou communautaire, à chaque fois que nous constatons que nous sommes souvent réduits à des morts plus qu'à des vivants, si nous pouvions dans le regard que nous portons sur l'immense champ de bataille de l'histoire de l'humanité, au lieu de nous lamenter et de nous désespérer, si nous pouvions devant le champ des ossements desséchés, chanter la Pâque du Christ ! Chanter la vie de l'Esprit ! Chanter la greffe d'une chair nouvelle ! Chanter ce salut que le Christ vient réaliser parce qu'Il sait ce que veut le Père puisqu'Il est la volonté du Père dans l'immense champ de morts que nous sommes, Lui, le vivant, à la suite duquel nous sommes greffés.

       "Que ces ossements prennent chair ! Qu'ils aient des nerfs, des muscles ! Je leur donne un Esprit !" La greffe c'est l'eucharistie. Voilà la chair nouvelle, voilà l'Esprit nouveau, voilà la Pâque du Ressuscité et voilà que, dans cet immense champ de morts, nous nous levons comme des vivants. "Il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent les uns des autres, et je regardai !" Est-ce que notre regard de chrétiens, est-ce que notre cœur de chrétiens frémit déjà à cette extraordinaire présence de la Pâque du Christ, là même où nos yeux humains ne constatent que des ossements desséchés ?

       AMEN