LE CŒUR NOUVEAU
Ez 36, 24-28
(24 octobre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous venons de lire un des textes les plus marquants de l'Ancien Testament, c'est la prophétie du cœur nouveau prononcée par Ezéchiel dans un moment particulièrement dramatique de l'histoire d'Israël, celui des déportations successives des déportations d'Israël et de Juda en Babylonie. Et au beau milieu de ce désastre, au moment où on n'attend plus rien car c'est la catastrophe et tout semble fini, Dieu dit par la bouche de son prophète : "Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J'ôterai de votre chair votre cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair !"
Tout porte donc essentiellement sur la nouveauté. Mais le mot nouveau est ambigu. Quand on a une voiture neuve, cela ne veut pas dire nécessairement qu'elle est nouvelle. Entre les deux adjectifs neuf et nouveau qui sont pourtant de la même racine, il y a une grande différence. Une voiture neuve n'a pas d'histoire antérieure, elle sort de la chaîne de fabrication. Tandis qu'une voiture nouvelle peut être déjà une voiture d'occasion, mais elle est nouvelle par rapport au propriétaire qui l'a acquise, elle peut être neuve mais pas nécessairement.
Précisément si Ezéchiel nous parle d'un cœur nouveau il ne nous dit pas que c'est un cœur neuf. "Je vous donnerai un cœur de chair." Il veut dire par là qu'il faut savoir par rapport à quoi définir la nouveauté. Pour nous il y a deux manières d'envisager la nouveauté des choses. Il y a la nouveauté des choses dans le journal. Chaque jour il nous apporte quelque chose de nouveau et comme on dit parfois : "Il se passe toujours quelque chose à la Samaritaine !" Ce n'est précisément pas cette nouveauté-là dont parle Ezéchiel car elle a l'inconvénient de s'user chaque jour, de se dégrader.
On est à la recherche de "nouveautés" pour essayer de substituer de nouvelles choses à ce qui a disparu. Donc la course vers la nouveauté, la course vers l'inédit, vers le spectaculaire ou le scoop journalistique montre précisément que l'homme est capable de chercher des choses nouvelles uniquement parce qu'il a besoin de trouver de jour en jour, à cause de la mort, à cause de l'usure des choses, d'une certaine habitude ou accoutumance, il a besoin de chercher sans arrêt des choses nouvelles.
Il est certain que si Dieu nous proposait une nouveauté de ce type-là ce serait très décevant car il n'y aurait pas de raison que cette nouveauté-là ne passe, comme passent les journaux les uns après les autres. En réalité la nouveauté que Dieu veut pour nous c'est Lui-même Et quand Dieu parle du "cœur nouveau" c'est d'un cœur qui ne cherche plus des substitutions permanentes pour s'occuper et se mettre quelque chose dans le collimateur. Si Dieu nous propose un cœur nouveau, c'est un cœur nouveau par rapport à Lui. C'est Lui-même qui veut être la nouveauté. Et cela, c'est tout autre chose car l'économie même du temps, dans le cas où Dieu du cœur de son éternité devient la nouveauté de l'homme, a plusieurs caractéristiques. La première c'est qu'elle est inattendue. La plupart du temps quand nous attendons des choses nouvelles, en réalité nous attendons des choses comme nous les connaissons, simple ment un petit peu changées, un peu plus croustillantes, un peu plus intéressantes pour le bavardage ou les échanges. Mais généralement nous n'attendons pas cette nouveauté radicale qui fait qu'il y a vraiment un "avant" et un "après". La plupart du temps, on pourrait définir la nouveauté des hommes par "plus ça change, plus c'est la même chose !"
Mais de la part de Dieu, la nouveauté c'est que c'est Lui qui devient la nouveauté du cœur humain. Et à partir de là, le cœur humain est effectivement transformé. Et il est transformé non plus par rapport à ses projets, par rapport à ses désirs, ni même par rapport à son avenir, mais il est transformé par rapport à cette emprise d'un Dieu qui se donne et qui nous dit : "Désormais la nouveauté que tu vivras c'est la nouveauté de ma présence et de mon éternité au cœur de ton histoire." C'est effectivement cela que Dieu a promis par la bouche de ses prophètes, c'est cela que normalement nous devrions vivre déjà aujourd'hui.
A partir du moment où le Christ est venu, à partir du moment où le Christ est ressuscité, la nouveauté dans laquelle nous devrions nous trouver chaque jour c'est la nouveauté d'un Dieu qui est Lui-même en personne présent à nous. Il est certain que cela ne fait pas l'article des manchettes de journaux. Il est certain qu'à certains moments, cela ne nous intéresse pas beaucoup parce que nous n'en avons pas tellement envie. Et pourtant c'est la seule chose qui compte, c'est la seule nouveauté réelle au cœur de notre monde. C'est qu'au cœur de sa mort, au cœur de son usure, au cœur de son tissu de violence et de haine dont nous voyons chaque jour les démonstrations terribles, il y a ce mystère d'une nouveauté qui ne passe pas, la nouveauté de la présence de Dieu qui vient changer nos cœurs.
AMEN