JUGEMENT DE LA PROSTITUTION
Ez 23, 36-39+40 b + 45
(22 septembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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I |
l y a quelques jours, j'ai rencontré une paroissienne dans la rue et elle m'a fait part de ses réactions de façon extrêmement spontanée, sans arrière-pensée : "Votre histoire de Ohola et Oholiba, c'est complètement stupide, on n'y comprend rien. Quand vous lisez cela, vous devriez l'expliquer !" Du coup je me sens une dette pour expliquer Ohola et Oholiba.
Je suis bien d'accord, c'est un texte un peu difficile, un peu étonnant. Il y a deux femmes, Ohola, Oholiba qui sont les symboles de Samarie et de Jérusalem. Et ces deux femmes nous dit Ezéchiel, dans une de ces comparaisons dont il a le secret, se prostituent. Tous ceux qui passent y ont accès sans aucun problème. Et plus ils sont beaux, musclés, plus ils ressemblent à des camionneurs, en l'occurrence des soldats assyriens, plus ils ont de succès à leurs yeux. Finalement tout finit comme il se doit : les deux filles se font épingler, non pas par la police, mais par Dieu Lui-même qui en a marre et qui dit à son prophète : "Je vais t'envoyer pour prononcer un jugement sur ces prostituées. Tu vas dévoiler toutes leurs horreurs et je donnerai une parole de vengeance." C'est ce que nous avons entendu tout à l'heure. L'histoire est extrêmement développée, on ne nous fait grâce d'aucun détail.
Évidemment notre première réaction est de nous dire : Qu'est-ce que cela signifie ? Je crois que la clé essentielle de ce texte est toute simple mais c'est une question d'hébreu. Ohola veut dire "la tente", la demeure. Oholiba veut dire "la tente de mon cœur". Si bien qu'à travers les deux personnages c'est Samarie comme demeure de Dieu et Jérusalem comme demeure du cœur de Dieu. C'est précisément cela l'astuce du texte : nous présenter des prostituées comme celles qui portent le Nom de la présence divine. C'est-à-dire qu'elles ne sont pas seulement prostituées "de métier", mais elles sont prostituées "par trahison". Dans l'Ancien Testament, l'épouse, la jeune fille épousée, ne peut être la demeure, dans son corps, que de son mari. Et précisément, à partir du moment où Ohola et Oholiba vont dans tous les coins de rue, arrive ce qui doit arriver, c'est qu'elles ne sont plus "la demeure de Dieu" ou la "demeure du cœur de Dieu". Par conséquent il ne s'agit pas simplement d'une fable moralement édifiante, mais il s'agit du mystère même d'Israël.
Ces deux femmes symbolisent précisément la vocation d'Israël qui est d'être "demeure de Dieu" et plus spécialement pour Jérusalem "la demeure de son cœur, la demeure du Bien-aimé". Ce qui choque Dieu et ce qu'Il dit par le prophète, c'est que ces deux femmes, au lieu d'accomplir la vocation d'élues du cœur de Dieu ont trahi radicalement, pas simplement pour des questions de comportement mais pour des questions d'être. Elles ont trahi leur être, elles se sont littéralement anéanties dans ce qu'elles avaient à être, dans ce que Dieu voulait d'elles et attendaient d'elles. Elles sont devenues la demeure des autres. C'est le sens de toute cette parabole qui est une parabole de l'Église.
C'est le problème de l'humanité, d'Israël qui est appelé à être "demeure de Dieu" C'est une des connotations que l'on rencontre à plusieurs reprises dans l'Ancien Testament C'est que la nuptialité n'est pas simplement une image poétique, pleine de tendresse et qui fait rêver. Ce n'est pas simplement l'image du premier amour au sens de quelque chose de sympathique, de gentil. C'est en même temps une définition du sens et de l'amour humain et de la vocation de l'humanité. Amour humain comme inhabitation mutuelle des époux dans leur cœur et dans leur chair, mystère de l'Église et de la Création comme lieu de la demeure même du cœur de Dieu. Par conséquent ce que reproche le prophète à ces deux filles c'est précisément de n'avoir pas été "la demeure de Dieu"et "la demeure de cœur de Dieu", c'est de n'avoir pas répondu à l'appel privilégié d'Israël qui était de constituer ce peuple comme "lieu de la présence de Dieu".
Vous voyez donc pourquoi ce texte nous touche aujourd'hui car la prostitution dont il est question c'est tout ce qui, dans notre vie, touche notre relation avec Dieu. Chaque fois que notre existence n'est pas "lieu de la présence de Dieu" nous ressemblons à Ohola et à Oholiba. C'est précisément cela qu'Ezéchiel voulait faire comprendre à Israël. C'est pourquoi lorsqu'Israël n'est plus "demeure de la présence de Dieu", il n'a plus de raison d'être. Et si, d'une manière ou d'une autre, ce qui n'aura pas lieu à cause des promesses de la vie éternelle, l'Église venait à n'être plus "la demeure de Dieu", même si elle avait de parfaites institutions, même si elle était fardée de tous les fards comme Ohola et Oholiba elle n'aurait plus de raison d'être. Et si nous-mêmes, nous en venions à ne plus vivre selon la grâce de notre baptême "être lieu de la présence de Dieu", nous n'aurions plus de raison d'être, car c'est l'unique raison pour laquelle existe l'Église, c'est l'unique raison pour laquelle nous existons.
Cette histoire est d'une actualité assez brûlante car ce n'est pas un problème de prostitution ou de morale sociale qui est en cause mais plus fondamentalement le sens même de l'amour de Dieu pour son Église, amour qui n'a de sens que dans la présence intime de Dieu au cœur de son peuple.
AMEN