LE SEIGNEUR EST LÀ
Ez 48, 30-35
(11 octobre 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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a longue lecture que nous faisons du livre d'Ézéchiel s'achève aujourd'hui, lecture qui nous livre d'une manière extrêmement minutieuse l'architecture et la décoration du temple de Jérusalem. Cela paraît tellement simple et tellement rapide que quand on est dans les travaux depuis un an, on se dit qu'il faudrait que ce soit les bâtisseurs du temple qui viennent rebâtir l'église ou le presbytère, je ne sais pas. En tout cas, tout semble si parfait, si tiré au cordeau, si propre, si nickel, qu'heureusement qu'il y a ce dernier paragraphe qui nous parle de ces portes ouvertes pour permettre aux différents tribus de rentrer dans le temple et cette dernière phrase si belle : "Le Seigneur est là".
Ça vaut ce que ça vaut, mais en écoutant ce passage, je me souviens d'un personnage que j'aime beaucoup, qui s'appelle Gaston Lagaffe. Dans une scène intéressante, on voit Gaston Lagaffe qui repeint son plancher. Il repeint très bien son plancher d'un rouge très vif et très beau. Quand il arrive à la fin, il se rend compte qu'il est pris dans l'angle à l'inverse de la porte. Il se trouve coincé dans l'angle, il ne peut pas finir sa peinture, et il ne peut pas sortir.
Je crois que ce que nous dit Ézéchiel, pour revenir à du plus sérieux, (mais je crois que Gaston Lagaffe est plus sérieux qu'on ne le croit) et pour revenir au chapitre douze de saint Luc, on a ici quelque chose de très intéressant sur notre relation avec Dieu. Je ne sais pas si vous avez prêté attention à la lecture continue du chapitre douzième de saint Luc, mais nous avons comme une première définition en négatif de notre relation à Dieu, et aujourd'hui nous est proposée une définition en positif de la religion et de l'évangile.
Je m'explique. Nous avons entendu une définition négative de la religion, notamment avec ce passage souvent résumé par cette phrase : "Ne pas thésauriser". C'est l'homme qui construit sa maison, qui engrange, tout va bien, tout est propre, et sa vie avec Dieu est du même style. Nous croyons facilement que notre vie spirituelle est du côté de la construction, une construction parfaite et que notre relation à Dieu se résume à cela. Je dois engranger. Ma vie avec Dieu, c'est engranger afin de me faire une belle petite niche dans laquelle je vais me sentir bien, où je vais tout avoir pour moi. Là, on est dans un espace clos, un espace fermé. Et la deuxième partie du chapitre douzième de saint Luc est comme à l'inverse, c'est ce que nous avons lu aujourd'hui, et qui nous explique que la rencontre avec Dieu se fait quand les portes sont ouvertes, quand le danger est là et qu'il y a assez d'air pour brasser et enflammer le feu dans la maison. En fait, nous croyons très souvent que la vie en Dieu est dans une maison bien assurée, que nous avons pris de la peine à la construire, à la faire belle. Luc nous dit : non, quand Dieu vient, ayez peur, parce qu'Il va mettre le feu à votre maison si bien repeinte, si bien tapissée, si bien meublée.
Vous voyez, frères et sœurs, je crois que cette comparaison nous dit aussi quelque chose de très important sur notre vie actuelle et sur la recherche de religiosité de nos contemporains. Je crois que lorsqu'on développe trop une religion sur le bien-être, sur l'accomplissement de soi-même, on est du côté de celui qui fait son petit temple, qui construit sa maison et qui croit que c'est cela la religion. La religion, elle n'est pas pour nous, elle n'est pas pour que nous fassions un superbe temple, sans portes, pour que tout le monde puisse rentrer, comme c'est le cas pour le temple de Jérusalem. À l'inverse, le temple de notre cœur si bien construit, si bine fermé sur lui-même, que nous n'avons même pas prévu de portes pour laisser entrer le Seigneur. La religion est à l'inverse de cela. La religion, c'est accepter d'ouvrir les portes, et les fenêtres.
Pour terminer, je voudrais vous suggérer cette petite méditation sur certains grands spirituels qui font d'ailleurs l'unanimité pour les chrétiens, comme pour les non-chrétiens. Je pense tout particulièrement à sainte Thérèse d'Avila et à saint Jean de la Croix. Ces deux auteurs ont leur beauté et leur danger. Pourquoi ? Parce que le danger de ces auteurs, c'est de les lire exactement comme un guide. On peut se dire, je vais aller étape après étape, degré après degré, dans la lecture de saint Jean de la Croix, ou de sainte Thérèse d'Avila. Et je vais exactement, comme je me construis ma maison et que je la meuble au fur et à mesure des années, je vais arriver à acquérir du mobilier et de l'immobilier spirituel. C'est mon acquit, et je ne peux pas faire marche arrière. J'arrive à l'âge de la retraite, avec de beaux meubles, avec des beaux tableaux, et je suis heureux de contempler la beauté de ma maison. Ce n'est pas la bonne lecture de sainte Thérèse et de saint Jean. Nous croyons qu'il y a des auteurs qui nous permettent d'acquérir une spiritualité. En fait, sainte Thérèse et saint Jean, si on les lit d'une manière très attentive, ils nous expliquent que jamais rien n'est acquis. Notre vie en Dieu n'est pas du côté de l'acquisition du mobilier liturgique de notre cœur chrétien, mais que la construction de notre cœur, est au contraire de faire cet effort constant d'accepter de laisser ses portes ouvertes pour que le Seigneur puisse venir.
Frères et sœurs, à quelques semaines de l'Avent, nous allons commencer à lire de plus en plus des textes eschatologiques et apocalyptiques dans lesquels on nous annonce la venue du Seigneur, je pense que c'est cela que Dieu nous demande : que notre vie chrétienne soit une véritable ascèse, c'est-à-dire de garder constamment ouvertes les portes de notre cœur et de notre âme.
AMEN