AUTONOMIE OU DÉPENDANCE ?

Ez 28, 1-10

(30 août 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

A

u premier abord, la lecture du prophète Ézéchiel a pu vous paraître un peu décalée, comme on dit, qu'avez-vous à faire de cette malédiction que le prophète prononce contre un roi qu'on accuse d'être enorgueilli, parce qu'il s'est pris pour un Dieu, etc … et il lui est promis une mort atroce, il mourra de la mort de ses proches. Il y a une sorte de répétition sur "ton habileté, ta sagesse, ton intelligence, ton suffit, tu t'es pris pour un Dieu parmi ce monde". C'est tout l'orgueil de l'homme. 

       Ce texte peut paraître circonstancié sur le plan historique, mais ne pas nous concerner. Or, il traite du problème central du péché. Nous confondons souvent le péché avec ce qui nous donne mauvaise conscience. C'est faux, car la mauvaise conscience, la culpabilité est l'indice d'un désordre en nous, mais ce qu'il vise cet indice n'est pas forcément suffisant. Il y a des tas de péchés que nous commettons et nous n'en avons aucune mauvaise conscience, ne serait-ce par exemple, et je le dis souvent aux enfants, la médisance, un certain nombre de choses que nous faisons derrière le dos de l'autre et dont nous ne mesurons pas les conséquences. Ce que nous mesurons, c'est ce que nous ressentons, et nous ne confessons souvent que les fautes des autres. Il y a des gens qui ne confessent que les malheurs qu'on leur fait, ce qui n'est pas un péché, et j'avoue que c'est un peu pénible pour les confesseurs que d'entendre les gens se plaindre des autres. J'ai toujours envie de dire que je n'ai pas la bonne personne en face, vous confessez les péchés de vos maris, de vos conjoints, mais pas les vôtres. Donc, déjà nous confondons les malheurs que nous recevons et les péchés que nous commettons. 

       Ensuite, nous confondons les péchés que nous commettons et ce qui nous ennuie, parce que nous aimerions bien que cela aille mieux, et nous demandons à Dieu : surtout, pardonne-moi, mais fais surtout que cela aille mieux. Le péché n'est pas là, cette attitude n'en est que l'indice. Il faut creuser un peu pour aller un peu plus loin dans son analyse personnelle : le péché, c'est ce qui m'empêche d'être cet homme que je dois être, c'est ce qui altère mon humanité. Donc, c'est à la fois un peu à côté et un peu plus large. Ce qui m'empêche d'être un homme, c'est toujours de me croire autonome, de m'appuyer, de compter à partir de moi : ça, c'est le péché. Quand je commence à compter, et je commence par moi, non pas seulement par orgueil, mais par malheur, il y a des gens qui n'arrêtent pas de se compter par rapport à eux parce que les malheurs qu'ils pensent avoir l'emportent expodentiellement sur ceux des autres. C'est vrai qu'il y a une répartition bizarre du malheur, mais nous avons tous notre lot à des moments différents dans notre vie, et nous ne pouvons pas compter à partir de nous. Le cœur qui s'enorgueillit, c'est un cœur qui compte comme ça : moi, et puis les autres. 

       Le centre de la vie humaine n'est pas en moi, il est chez Dieu. Le moteur, l'énergie, la batterie qui nous fait vivre, l'animation profonde que chaque matin, Dieu remet en route en appuyant sur le bouton vert dans ma vie, le central est chez Dieu, il n'est pas chez les hommes. Il faut changer, convertir sa vision des choses : je ne suis pas autonome, pas du tout ! C'est une illusion funeste. Cela ne veut pas dire que je dois vivre comme une sorte de poussière dépendante et que je n'ai rien à dire. Au contraire, c'est à la fois une dépendance totale à Dieu, et une acquisition progressive d'une vie que je gère comme un bon gérant, on m'a donné un corps, une vie à gérer, mais je n'en suis pas propriétaire. Je devrai rendre compte à la suite de ma vie de ce qu'on m'a donné, du capital qui m'a été octroyé. C'est cela les talents de la parabole, c'est le capital qu'on m'a confié. J'ai donc sans arrêt à rendre compte de cette humanité qui est la mienne parce qu'elle n'est pas terminée, elle est inachevée, et elle doit aller progressivement vers un achèvement, qui est de se rapprocher de la source. Nous sommes là avec une batterie, même si elle ne s'use que si on s'en sert, elle s'use quand même. Il faut que nous nous rapprochions progressivement de la source initiale, de la lumière initiale, de ce qui me fait vivre. 

       Souvent, nous pensons que le sacrement de réconciliation est fait pour dénoncer le péché, eh bien, non ! Il est fait pour prendre la mesure du pardon qui vient m'attirer à lui. Ce n'est pas une dénonciation du péché, c'est l'expérience de la miséricorde. Quand je confesse, les gens disent : je crois que je n'ai pas tout dit … comme s'il fallait récurer la casserole pour être sûr qu'elle soit propre à l'issue. Ce sont des illusions de ménagères, pardonnez-moi, cela n'a rien à voir ! Ce n'est pas parce que la casserole est plus propre que je ne vais pas pécher dehors, il faudra bien que je fasse la cuisine après ! Le problème est de prendre la mesure de la distance qui me reste à parcourir, ça c'est le péché, j'ai cru que je pouvais marcher sans Lui, que je pouvais vivre et respirer sans Lui, or, je ne le peux pas. C'est parce que je suis dans un don gratuit de Dieu, et Dieu donne jusqu'à la fin. C'est parce que je suis dans ce don permanent que je peux vivre, mais ne pensons pas comme un aspirateur qui penserait qu'il peut aspirer tout seul, autonome à lui-même, et qu'il pourrait aspirer quand il le veut, sans l'électricité qui le fait vivre. Nous sommes dépendants d'une autre vie. 

       L'enorgueillissement du cœur, c'est cela qui est visé. La suffisance est très sournoise, cela peut être simplement parce que tout va bien dans ma vie, je m'en porte très bien, et comme je suis gentil, je m'intéresse à Dieu, mais je ne dépends pas de Lui. Pour dépendre de Dieu, il faut avoir un peu mal, avoir été un peu blessé, pour que dans cette souffrance, cette blessure, nous baissions un peu dans l'humilité, et que nous acceptions de nous en remettre à Dieu. Cette suffisance, comme on le dit souvent à la fin du mariage, que le bonheur ne vous empêche pas de reconnaître la présence de l'autre. Que le bonheur ou le malheur ne nous empêche pas de reconnaître cette dépendance qui nous fait vivre et qui fait que nous sommes des "vivants de Dieu" et  non pas des vivants autonomes. 

 

       AMEN