"TU ES A MOI"

Ez 16, 1-14

(1er juillet 2005)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

J

'ai passé ces deux dernières années sur la parabole des vignerons homicides, c'est une histoire terminée, alors, vous me permettrez de ne pas en parler. Par contre, il y a un verset dans la première lecture qui est le verset que j'ai utilisé pour le jour de ma profession monastique. Je pense que ce verset-là est beaucoup plus important que deux années de ma vie sur la parabole. Je relis ce verset avec vous, extrait du prophète Ézéchiel : "Je passai près de toi et je te vis. C'était ton temps, le temps des amours, j'étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité. Je m'engageai par serment, je fis un pacte avec toi, oracle du Seigneur mon Dieu, et tu fus à moi". Si j'ai choisi ce verset pour ma profession monastique, c'était peut-être tout simplement parce que nous sommes trop habitués à entendre les gens nous dire : comment êtes-vous sûrs de pouvoir tenir dans la vie ? Quelle est la force que vous sortez de vous-même pour être sûr de rester toute votre vie moine et prêtre ? En ayant l'air de dire pour certains avec un sourire narquois, c'est impossible, ou au contraire pour d'autre avec un air béat, mais vous êtes tellement plus puissants, forts, intelligents, dotés de l'Esprit Saint, que nous, pauvres chrétiens. 

       J'ai pris ce verset parce qu'il nous rappelle d'abord d'où nous venons, mais c'est surtout le fait que c'est Dieu qui s'engage dans ce serment, et dans ma profession monastique, pour moi, c'est Dieu qui s'est engagé, bien plus que moi, c'est Dieu qui venait à mon secours, c'est Dieu qui me donnait ce dont j'ai besoin pour tenir, si on peut le dire comme ça effectivement, dans ce serment. "Tu fus à moi", ce n'est pas Dieu qui est à moi. C'est moi Dieu qui fait le serment, ce n'est pas moi, Christophe qui fait ce serment. 

       C'est le premier point. Le deuxième pont, c'est comme je le disais à l'instant, c'est à l'origine, avec cette magnifique histoire symbolique d'Israël, bébé abandonné, suffoquant dans son sang, personne n'est intéressé par Israël, il est la moindre des choses, l'avorton. Je crois que nous considérons trop souvent que nous avons d'abord à nous élaborer par nous-même avant de nous lancer dans une histoire, que ce soit d'ailleurs dans une vie monastique ou dans une vie conjugale. J'entends trop quelquefois des jeunes me dire : il faut d'abord que je puisse élaborer quelque chose de ma vie, un travail, l'amour, et puis quand tout cela sera prêt, enfin, je me lancerai. En fait, cette image symbolique d'Israël nous montre que c'est exactement l'inverse. Nous n'avons pas à attendre d'être un tant soit peu parfait pour nous lancer dans la vie, ce n'est pas vrai, sinon, on ne se lancera jamais dans les choses. Le Seigneur nous dit que nous avons à nous lancer et puis, c'est tout. C'est lui qui est là, derrière. 

       J'empiète un peu sur la lecture de demain, puisque cette histoire symbolique est coupée en deux, nous avons lu la naissance et l'apogée, et effectivement ensuite, Dieu dit : voilà, tu t'es infatuée de ta beauté, tu as profité de ta renommée pour te prostituer, etc … Et là déjà, se voit le risque de cet amour que Dieu nous donne et qui peut nous faire penser qu'à un moment donné, ce que nous sommes devenus, c'est grâce à nous-même, et de vouloir ainsi nous débarrasser de Dieu. C'est quelque chose comme ça qui se trouve dans la parabole des vignerons homicides. La manière dont Dieu a donné la vigne avec tout ce que le peuple peut désirer de la part de Dieu, pour prendre soin de cette vigne, une tour, un pressoir, un mur, tout ce qu'il faut pour qu'on puisse tirer du fruit de la vigne. En fait, les mauvais vignerons, c'est nous, quand nous pensons que nos propres qualités nous les devons à notre travail. Bien sûr, on le doit aussi à notre travail, à notre propre vie, sinon si les vignerons ne sont pas là pour cueillir le raisin, la tour, le mur et le pressoir ne serviront à rien. 

       C'est là justement ce que je trouve très beau, à la fois dans la première lecture comme dans l'évangile, c'est que nous arrivons à cet équilibre parfait de cette communion entre l'homme et Dieu, que nous ne devons notre salut qu'à Dieu. Dieu est aussi celui qui nous fait participer à notre propre salut, car effectivement nous sommes comme ce bébé, comme Israël, comme cet enfant qui s'étrangle dans son sang, dans son cordon ombilical, qui ne vaut rien et qui ne doit la vie qu'à Dieu, mais qui en même temps, comme nous le rappelle la parabole des vignerons homicides, c'est qu'ensuite, Dieu nous demande de participer à notre salut et au salut surtout des autres. Cette vigne, ce monde, cette communauté humaine et chrétienne que Dieu nous donne pour que nous puissions en tirer du fruit, un vin, c'est-à-dire une boisson enivrante, une boisson de fête, une boisson de joie, une boisson de communion et de partage. 

       Frères et sœurs, que cette admirable histoire d'Israël dans Ézéchiel, et cette parabole, nous rappellent qu'à chaque instant nous ne devons pas notre salut à nous-même. Nous ne devons pas attendre d'être parfaits pour nous lancer dans la vie, mais Dieu est celui qui nous demande à chaque instant, de tirer de ce fruit de la vigne pour que nous buvions ce vin ensemble, dans notre communauté, avec tous ceux que nous aimons et que nous entourons. 

 

      AMEN