NOUS SOMMES MORTS DEVANT TOI

Ba 3, 1-8

(2 septembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

e premier texte que nous avons entendu, du prophète Baruch, révèle un moment de la pensée d'Israël dans l'Ancien Testament qui est très important. Au moment de son exil, Israël se rend compte qu'il n'est plus rien, il est mort. Et comme le dit Baruch dans sa prière : "Maintenant, jette un regard sur les morts de ton peuple !" Il est mort essentiellement à cause de son péché, à cause de sa faute. A plusieurs reprises au cours de son histoire, Israël a fait l'expérience que le péché est quelque chose de meurtrier, et c'est là la grandeur d'Israël. C'est d'avoir vu que la Loi indiquait ce qu'il fallait faire pour vivre dans l'amitié de Dieu, mais aussi d'avoir mesuré l'impuissance radicale à laquelle nous sommes livrés lorsque nous voulons vivre selon les exigences de la Loi. Et alors, Israël découvre qu'il est mort, qu'il ne vit plus parce qu'il ne vit plus selon le cœur de Dieu. Mais ce qui est tout à fait étonnant dans le prophète, c'est qu'au moment même où Israël fait l'expérience de sa mort, il ne peut plus dire qu'un seule chose : "Sauve-nous, non pas à cause de nous qui ne sommes rien mais à cause de ton Nom" au moment même où Israël fait l'expérience de sa mort radicale, il fait en même temps, d'une manière totalement gratuite, l'expérience de la seule présence de Dieu, l'expérience du nom, c'est-à-dire du fait que Dieu habite, en personne, au milieu de son peuple, même au milieu de son peuple en ruines. C'est cela qu'Israël a toujours vécu ou plus exactement c'est cela que dans les moments les plus lucides et les plus profonds de son existence, il a essayé de redécouvrir. Dans l'expérience de sa propre mort, il découvrait la présence personnelle de Dieu au milieu de lui. Et Israël, déjà, pressentait que cette seule présence du nom ne pouvait être que source de vie, de plénitude et de résurrection.

       Et l'on comprend alors pourquoi, dans le texte de Saint Matthieu, Jésus s'adresse avec une telle violence aux pharisiens. Il ne leur donne pas des leçons de morale. Il ne leur dit pas qu'il faudrait mieux. Il leur dit tout simplement : Si au moins vous pouviez faire l'expérience de vos pères. Si au moins, au moment où vous reconnaissez vos limites, au moment où vous reconnaissez que vos pères ont assassiné les prophètes, si au moins à ce moment-là vous n'essayiez pas de camoufler et de calfeutrer cela en faisant des tombeaux aux prophètes. Si au moins vous reconnaissiez la vérité de votre péché, si au moins vous reconnaissiez que la dîme sur le fenouil et la menthe ne suffisent pas à vous rétablir dans une véritable relation avec Dieu. Si au moins vous reconnaissiez que toutes les casuistiques que vous instituez entre l'or du Temple et le Temple, entre l'offrande qui est sur l'autel et l'autel, si vous compreniez que tout ceci n'est qu'un paravent de votre misère. C'est cela l'hypocrisie. C'est la manière dont l'homme se crée un paravent pour que Dieu ne voit pas sa misère.

       Au fond, le Christ dit aux pharisiens : si au moins vous pouviez avoir sur les lèvres la prière du prophète Baruch. Si au moins vous pouviez dire que vous êtes morts pour reconnaître la présence du nom de Dieu au milieu de vous. Et le Christ savait de quoi Il parlait puisqu'Il était Lui-même la présence, Il était Lui-même le nom, Il était Lui-même le révélateur de la miséricorde de Dieu face au péché de l'homme.

       Cela devrait être l'expérience la plus profonde que nous pourrions faire de la présence de Dieu. Nous ne faisons jamais l'expérience de la présence de Dieu dans une sorte de perfection spirituelle qui, à tout moment, risque d'être une illusion. Nous ne faisons l'expérience de la présence de Dieu que lorsque nous pouvons dire au Seigneur : "Seigneur, devant Toi nous sommes morts !" Le sens même de l'expérience du péché a pris à cause de la présence du Christ au milieu des hommes une signification qu'Israël avait déjà pressentie mais qui devient infiniment plus profonde. C'est le fait qu'effectivement quand l'homme éprouve sa misère et sa pauvreté, il éprouve en même temps, et c'est donné par grâce, l'absolu de la présence du nom, l'absolu du don de Jésus-Christ à l'humanité.

       Au cours de cette eucharistie où nous allons recevoir en chair et en sang Celui qui est le nom divin, que nous avancions devant ce corps et ce sang du Christ, devant cette présence de Dieu comme des pauvres et des pécheurs pour qu'Il illumine notre péché de sa miséricorde et de sa grâce.

       AMEN