LA SÉCHERESSEE

Jr 14, 3-9 ; Lc 11, 27-38

(28 septembre 2011)

Obsèques

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Aridité …

 

C

hère Nicole, vous tous les proches membres de la famille de Geneviève, et vous frères et sœurs, qui venez régulièrement à cette eucharistie et vous unissez à notre prière pour Geneviève. Il y a parfois des hasards dans la liturgie qui sont étonnants. Quand nous avons parlé avec Nicole pour préparer les obsèques, on a dit : c'est la messe du jour. Peu après, je suis quand même allé voir de quoi parlaient les textes, et j'ai découvert ce texte du Jérémie dont je pense qu'il est très éclairant pour la vie de Geneviève.

Que raconte ce texte ? Vous savez que le prophète Jérémie est un homme qui était familier de la souffrance, du malheur, de la souffrance personnelle et collective de son peuple, et un jour, il a constaté une sécheresse. Vous me direz que dans ces pays-là ce n'était pas tout à fait rare, mais ce qui est extraordinaire, c'est qu'il en a tiré un enseignement spirituel qui, je crois, convient très bien à Geneviève. Il montre comment la sécheresse est comme cette atmosphère globale qui, petit à petit, anéantit tout ce qui est la vie sur un territoire. Pour les anciens, c'était un grand mystère, ils savaient que la vie avait besoin d'un certain nombre de conditions pour s'épanouir. Jérémie est choqué, et il dit à Dieu : regarde ce pays, ce qu'il devient, même les bêtes sauvages qui sont sensées être les plus résistantes succombent à cette lourdeur, à cette chaleur de l'air qui dessèche. Il a même ce trait tout à fait étonnant : même les animaux perdent la vue à cause de la sécheresse. Je pense qu'une certaine sécheresse spirituelle est une des marques de la vie de Geneviève. Elle a connu vraiment dans sa chair et dans les derniers temps, dans sa souffrance physique, elle a connu cette terrible sécheresse dans laquelle on perd ses repères. C'est une chose terrible qu'à un certain moment de sentir que tout notre être qui est fait pour vivre, s'épanouir, grandir et aller de l'avant, et Dieu sait que dans sa vie, dans les débuts, elle avait un côté aventurier, tout à coup, on s'aperçoit que quelque chose vous ronge, vous abîme et vous dessèche, la vie devient trop dure, les obstacles sont trop grands, la maladie vous pèse et vous envahit. Finalement, elle a vécu presque physiquement cette sécheresse dans la mesure où les derniers temps, son corps était littéralement desséché par la maladie qui la rongeait et qui l'a conduite à la mort.

Je poursuis la lecture de Jérémie qui dit à Dieu : pourtant, tu es là comme le sauveur d'Israël, tu es là comme celui qui a toujours fait vivre ton peuple, et tu es là au milieu de cette sécheresse comme quelqu'un qui passe et semble ne pas voir la souffrance de ce peuple des vivants qui subissent cette épreuve. C'est quand même aussi une des grandes énigmes de la vie de Geneviève. Elle a compris la sécheresse de sa propre vie, elle a compris aussi l'aridité du monde, de la société, cette dureté qui, à certains moments, surgit de partout et dont elle s'est sentie victime. Peut-être qu'obscurément dans son cœur, elle s'est tournée vers Dieu pour lui dire : peut-être que tu es là, mais tu ne fais que passer, tu n'as pas de compassion, tu n'as pas de présence dans cette souffrance que je vis, que je vois autour de moi. Alors, que fais-tu ? Peut-être qu'à certains moments, elle a proclamé cette épreuve devant l'aridité, elle l'a proclamée dans le secret de son cœur, sans pouvoir nous le dire, sans pouvoir le traduire mais sachant très bien que tout cela pesait sur elle et sur le monde Peut-être qu'elle a demandé à Dieu intimement, au plus profond d'elle-même : comment se fait-il que tu puisses passer à côté, dans une apparente indifférence qu'aucun d'entre nous ne peut comprendre quand il est livré au feu de l'épreuve ?

C'est dans cette espèce de pauvreté et de dénuement, que Geneviève s'est avancée vers la mort. Cependant, et c'est Nicole qui me racontait cela, dans les derniers jours quand elle souffrait atrocement, elle a retrouvé un geste sans doute de son enfance, elle se signait à plusieurs reprises. Elle ne pouvait plus parler, elle ne pouvait plus dire le Notre Père dont nous venons d'entendre comment Jésus nous l'a enseigné, mais elle avait comme retrouvé au fond d'elle-même, un geste qu'elle avait reçu de ses parents, de sa famille, et qui tout à coup, exprimait quelque chose que peut-être auparavant, elle n'arrivait pas à exprimer. Ce n'est peut-être pas tout à fait un hasard, elle a découvert mystérieusement qu'elle était configurée au crucifié, le Christ, celui qui du haut de la croix disait : J'ai soif ! parce qu'il éprouvait lui aussi cette aridité et cette sécheresse intérieure. Et peut-être cette pensée a levé dans son cœur, et cette lumière, cette aurore qui lui a permis finalement de mourir en s'abandonnant à celui dont elle marquait la souffrance et l'épreuve sur sa propre chair, à travers un signe tout simple dans la détresse même de la souffrance qu'elle éprouvait.

Frères et sœurs, le chemin de chacun d'entre nous est un chemin vraiment secret. L'intime de notre vie, ces chemins cachés à travers lesquels ces innombrables épreuves auxquelles nous sommes affrontés, ces chemins cachés que nous empruntons, finalement, ne mènent pas tous à Rome, mais ils mènent tous à Dieu. Ils nous conduisent vers cette présence qui est assimilée aussi à du feu, mais à un autre feu, celui qui éclaire, celui qui illumine, celui qui apaise, celui qui crée un foyer. C'est le feu de l'amour de Dieu, c'est cette grande famille où elle a rejoint ses parents, son frère qui était mort très jeune, et où elle a retrouvé maintenant cette vitalité et ce bonheur dont elle a tant souffert de l'avoir perdu.

Que notre prière aujourd'hui soit pleine de confiance et d'espérance pour Geneviève et demandons au Seigneur qui a connu lui aussi l'aridité de la mort et la sécheresse de la mort dur une croix, de l'accueillir dans sa bonté et sa bienveillance.

 

AMEN