TOUJOURS PRÉSENT

Jr 3, 14-18 ; Mt 23, 23-32

(1er septembre 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Où est Dieu ? (Olympie ruines du temple de Zeus)

F

rères et sœurs, nous poursuivons notre lecture du livre du prophète Jérémie et aujourd'hui, nous avons un petit condensé de sa doctrine. Vous avez remarqué comment Jérémie dit les choses de façon extrêmement concrètes : "Bientôt on ne dira plus "arche du Seigneur", on n'y pensera plus, on ne s'en souviendra plus, on ne se préoccupera plus d'elle, on n'en construira plus d'autre".

C'est un peu un paradoxe, car une des traditions juives postérieures, un peu imaginative, dit qu'au moment de la chute du temple, Jérémie avait mis à l'abri l'Arche et les différents objets cultuels. On a là une sorte de démenti par rapport à cette tradition puisque ici Jérémie parle contre l'Arche d'Alliance. Un des aspectes que Jérémie veut vraiment mettre en valeur, c'est que ses contemporains à cause d'une réforme spirituelle et religieuse initiée par Josias, ont une sorte de vénération pour la Loi. On recommence à pêcher la Loi, à acclamer l'Arche dans les cérémonies religieuses et non plus le serpent d'airain ou tout autre idole qui traînait dans la cour du temple. Il y a donc une atmosphère de réforme dans le peuple à cette époque-là. On imagine bien les gens dire : oui, heureusement, nous avons l'Arche du Seigneur, c'est l'Arche qui nous protège, l'Arche du Seigneur, l'Arche du Seigneur, comme d'ailleurs, quelques chapitres plus tard, Jérémie se moquera des gens qui disent : temple du Seigneur, temple du Seigneur, temple du Seigneur … nous avons nos églises, nous avons notre culture, nous avons tout cela ! Et Jérémie dit : un jour, il n'y aura plus d'Arche d'Alliance, il n'y aura plus de temple. Qu'y aura-t-il à la place ? En ce temps-là, "Jérusalem sera le trône du Seigneur".

L'Arche peut paraître une sorte de garantie, une sorte de sécurité, mais en réalité, ce n'est pas vrai. Je ne sais pas si Jérémie s'en doute à l'époque où il commence à mener son ministère, car ce sont des oracles du tout début de son ministère, de fait, le temple sera détruit, les boiseries seront saccagées, l'Arche sera détruite, les objets cultuels seront emmenés dans le trésor de guerre. Finalement, Jérémie a déjà l'intuition que ce n'est pas cela qui constitue la véritable foi du peuple judéen de Jérusalem. Ce qui constitue la foi et la vie du peuple de Jérusalem, c'est que la ville de Jérusalem est le trône du Seigneur. Ce n'est pas l'Arche, mais c'est le Trône du Seigneur. Dans ce déplacement, c'est une nouvelle perspective qui s'ouvre. C'est vrai que toute religion s'accroche à des symboles, à des gestes, à des lieux, à des traditions et pourtant Jérémie dit que tout cela va passer. Mais ce qui restera, c'est le "Trône du Seigneur", c'est-à-dire la présence de Dieu.

Il est en train d'asséner ce qui doit constituer le cœur même de la foi d'Israël, non pas d'abord les objets qui signifient la foi en Dieu, la foi au Seigneur de l'Ancien Testament, mais la présence de Dieu lui-même. S'il y a la présence, il peut y avoir des signes, mais c'est d'abord la présence, c'est d'abord le Trône, c'est d'abord le siège, c'est d'abord le Seigneur assis, posant les pieds sur Jérusalem pour y faire la ville de sa résidence et de son séjour.

Ici, c'est un pas assez décisif dans la maturation de l'histoire religieuse d'Israël. C'est le moment où l'on se rend compte que la structure cultuelle, les bons vieux objets qui servaient de repères, et même les traditions cultuelles, tout cela ne suffit pas si ce n'est pas enraciné dans le mystère même de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Jérémie est un grand novateur parce que jusqu'ici, on parlait du temple, on parlait de l'Arche, mais c'était un peu comme on parlerait de talismans. Jérémie leur dit qu'il ne s'agit pas de talismans de protections, ce ne sont pas des amulettes. La seule chose qui peut nous protéger, c'est la présence de Dieu.

Ce n'est pas dans ce texte, mais je veux attirer votre attention sur ce sujet, c'est grâce à une prédication comme ça qu'Israël a pu vaincre le désespoir de l'exil. Si on avait mis tout son espoir dans l'Arche, dans le temple, dans tous les objets cultuels, à partir du moment où tout cela était détruit et anéanti, la foi d'Israël disparaissait aussi. Toute sa vie religieuse était terminée. Ce qui a donné la possibilité de faire la pirouette, de rester dans la tradition de la foi au Dieu d'Israël, c'est quand on a réalisé que tout reposait non pas sur les objets symboliques, mais sur la présence même de Dieu. Donc, si Dieu était présent lui-même au milieu de son peuple, il pouvait se déplacer avec lui. Quand le peuple serait exilé, son Dieu l'accompagnerait.

Cette conviction n'a pas été saisie et comprise du jour au lendemain, mais c'est vraiment le cœur du prophétisme de Jérémie. De ce point de vue-là, il sera écouté par ses successeurs, et notamment Ézéchiel. Ce sera toute une évolution et un approfondissement de la foi d'Israël. Peut-être que Dieu lui-même ne va plus résider à Jérusalem, peut-être qu'il accompagnera son peuple à travers ses déboires, ses souffrances et son exil, mais il sera là parce que finalement le véritable Trône, le véritable lieu de la présence du Dieu d'Israël ce sera le peuple lui-même.

Frères et sœurs, vous voyez toutes les conséquences que nous pouvons en tirer pour notre théologie de l'Église aujourd'hui. C'est sûr que nous avons des églises, c'est sûr que nous avons des actes cultuels, et un certain nombre de références auxquelles nous tenons beaucoup parce que symboliquement elles parlent à notre cœur et à notre imagination, mais il ne faut pas se tromper de direction. Ce qui fait l'Église c'est qu'elle est le Trône de Dieu, c'est qu'elle est le lieu même de la présence de Dieu au milieu de la vie de son peuple. C'est cela qui change tout. C'est ce qui a fait l'Église, c'est la même chose que pour l'exil. Si les premiers disciples n'avaient pas compris dans toute son exigence la parole de Jésus : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde", les apôtres n'auraient jamais cru que lorsqu'ils se déplaçaient, lorsqu'ils fondaient une communauté, le Christ était encore avec eux. Si nous aujourd'hui nous célébrons la Pâque, si nous célébrons l'eucharistie, c'est parce que nous croyons que le Christ établit son Trône au milieu de nous. Il est là. C'est la présence.

Frères et sœurs, c'est là où l'on voit comment ce judaïsme vers les années 600 a commencé à façonner de façon beaucoup plus forte qu'avant, la conscience religieuse du peuple. Il l'a fait passer d'une sorte de pure idée, d'un vague sentiment que Dieu a donné des garanties, des objets et des symboles, à la conviction que Dieu pouvait être là présent personnellement, quels que soient les malheurs, ou les échecs de l'histoire de son peuple.

 

AMEN