L'ATTITUDE RELIGIEUSE

Jr 3, 1-5 ; Mt 23, 13-22

(31 août 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Etre simplement ce qu'on est devant Dieu !

F

rères et sœurs, les deux textes que nous venons d'entendre se situent dans une étroite filiation. Les invectives de Jésus qui ont servi hélas, à de l'anti-judaïsme parfois un peu débridé dans les Églises chrétiennes, ces invectives dans ce texte sont comme le fils de l'autre, dans le texte de Jérémie qui lui est juif pur sang, et lance ses invectives à l'adresse de Jérusalem.

Les deux textes s'attaquent au même problème, un problème vis-à-vis duquel aucun d'entre nous ne sera jamais quitte, qui est ce qui constitue la religion en actes. C'est sûr que si la religion était simplement u ensemble de pensées pieuses, ce ne serait pas très compliqué. Il suffirait d'avoir de bonnes pensées. C'est finalement ce défaut récurent qui revient dans le comportement religieux de toutes les générations. Même encore aujourd'hui, et pourtant Dieu sait que l'horizon religieux de la plupart de nos contemporains est un petit peu flou, le monde du religieux est cantonné dans les opinions : oui, je crois qu'il y a quelque chose, (pas quelqu'un), je crois que la vie ne se termine pas comme ça, je crois qu'il faut faire le bien, que toutes les religions se valent, toute cette Vulgate d'opinions religieuses qui couvre à peu près n'importe quoi, c'est un peu un manteau de Noé. Jusque-là, la religion ne mange pas de pain, c'est même d'une suprême inutilité et inefficacité.

Le problème commence à se poser lorsqu'on veut que la religion passe aux actes. Là, c'est très difficile parce que jamais, et c'est un des aspects que le christianisme mettra de la façon la plus aiguë en valeur, jamais les actes religieux ne pourront exactement satisfaire à ce qu'est véritablement l'être religieux. Etre religieux, c'est être mystérieusement en relation avec un monde que nous ne maîtrisons pas, et ce, quelles que soient les religions. La grande tentation, dans les actes religieux, c'est de se dire qu'à partir du moment où l'on a satisfait à tel ou tel précepte, c'est gagné. On croit avoir dépassé le stade du sentiment religieux, des bonnes intentions et en posant un acte, on croit y être. C'est terrible de croire que par un acte religieux, nous avons conquis notre identité religieuse, ou que nous l'avons simplement affirmée, affichée, que nous sommes de vrais religieux. Or, nous sommes toujours en deçà, pourquoi ? Parce que dans notre être religieux, il y a quelque chose qui ne se laissera jamais saisir simplement par nos actes. Il y a quelque chose dans l'attitude vraie de la religion au sens le plus large du terme, qui est un peu décourageant, presque déprimant. Il y a quelque chose de nous-même qui est engagé et que nous n'arrivons jamais à saisir pleinement.

C'est pour cela que lorsque Jésus s'adresse aux pharisiens, il les traite d'hypocrites, mais, c'est le cas pratiquement de tous les comportements religieux. Qui d'entre nous peut dire aujourd'hui qu'il est à la hauteur de l'acte eucharistique que nous allons poser ensemble ? Personne ! C'est un acte tellement grand, tellement transcendant, que de croire que nous serions à la hauteur, simplement parce que nous pouvons communier, parce que nous sommes tranquilles avec notre conscience, tout cela mérite au moins un petit peu d'analyse, d'examen de conscience et d'esprit critique. Nous sommes toujours en deçà. Il y a dans tout comportement religieux, quelque chose qui génère ou qui devrait montrer une insatisfaction fondamentale. C'est pour cela encore, que dans la liturgie, avant même d'aller communier, nous reprenons à notre compte la parole du centurion : "Je ne suis pas digne de te recevoir". Ce n'est pas simplement parce que nous aurions quelques péchés sur la conscience, mais, qui est digne de célébrer les mystères de Dieu ? Il faut que ce soit purement par grâce, et la grâce ce n'est pas nous qui la fabriquons, nous ne la maîtrisons pas.

Cette découverte que l'homme ne sera jamais à la hauteur des actes religieux qu'il pose, et que même les actes qu'il croit poser seront toujours en deçà par rapport à ce qu'il est devant Dieu. Je crois que c'est l'intuition profonde de la première prédication de Jérémie. Quand Jérémie voit le peuple de Jérusalem qui est si sûr de lui à cause de sa religion, quand il écrit ses oracles c'est le début de son ministère. C'est le moment où tout le peuple veut faire une réforme qu'on a appelé la réforme deutéronomique. Le peuple en fait est rempli de bonne volonté et en même temps, Jérémie dit au peuple : est-ce que tu te rends compte, tu crois que tu es fidèle, en réalité, il y a toujours en toi une part d'infidélité. Il y a toujours une distance entre ce que tu prétends être et ce que tu es véritablement. C'est le virus qui a été introduit dans l'histoire religieuse de l'humanité. Je crois qu'on peut citer Jérémie parce que c'est un exemple remarquable, et également un certain nombre de sages païens, notamment dans l'Antiquité grecque ont commencé aussi à introduire ce virus dans la conscience religieuse de l'époque. C'est vrai que la religion comme telle a subi des moments, des avancées, des approfondissements et à travers ce témoignage de Jérémie nous le percevons, et Jésus sera aussi l'héritier de cette réflexion. Il n'est pas facile pour l'homme de se comprendre comme être religieux. Dès qu'il croit qu'il est arrivé à cerner cette identité comme être devant Dieu, en réalité, il y a quelque chose qui lui échappe et malheur à lui s'il croit qu'il a maîtrisé la question.

Frères et sœurs, c'est sans doute aujourd'hui pour nous une position inconfortable. Il est certain que pour beaucoup de nos contemporains, ils croient avoir résolu le problème en disant : toutes ces angoisses, ces préoccupations religieuses, c'est un peu léger, finalement, cela ne change rien à la vie du monde, cela ne change rien à la crise économique mondiale, cela ne change rien à tout ce que nous pouvons vivre et éprouver au jour le jour. Donc, on a basculé par-dessus bord la question religieuse qui n'existe plus. C'est la solution la plus lâche et la plus facile. Mais à partir du moment où on a voulu prendre au sérieux la question de l'être religieux de l'homme, il ne faut pas croire pour autant qu'on est tiré d'affaire, loin de là. Nous ne faisons que commencer à découvrir que notre être religieux est pour nous une réalité si opaque, si profonde, si insaisissable, que même lorsque nous croyons avoir plus ou moins défriché un terrain, dominé un secteur, en réalité, nous risquons de commencer à nous tromper nous-même. C'est ce qui a donné ce thème magnifique dont saint Augustin plus tard a été le grand metteur en musique, c'est le thème de l'inquiétude. L'inquiétude croyante n'est pas une inquiétude angoissée, ce n'est pas une inquiétude au sujet de soi, c'est une inquiétude au sujet de notre être religieux. On ne peut pas être religieux et être comme cerné, défini dans un domaine, dans une attitude que nous maîtriserions parfaitement. Il y a la nécessité profonde d'un abandon, de se laisser porter comme un nageur qui peut se laisser porter par le flot et qui est précisément la non maîtrise de cette identité religieuse profonde qui est en nous, car le seul qui peut maîtriser cela, c'est Dieu, précisément.

 

AMEN