LA HONTE

Jr 17, 14-18

(25 septembre 1998)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

L

e prophète Jérémie nous relate une expérience profonde d'un homme aux prises avec l'ambiguïté de son péché et de Dieu, s'il y a un prophète très éloquent sur le plan de la vie intérieure, c'est le prophète Jérémie qui ne nous a rien caché de ce débat qu'il entretient avec lui et avec Dieu : une sorte de convocation permanente avec Dieu, que Dieu soit à la hauteur de ce qu'il a promis et donc que sur ceux qui le suivent, comme le prophète, soit visible le choix de Dieu.

Jérémie ne se remet pas au sens propre du terme d'être choisi par Dieu. Ce dont il est certain, c'est d'être rejeté, et il pose la question que le prophète Isaïe va reprendre, que Job va développer, que Jésus lui-même va incarner : le juste, il n'est pas visible que Dieu choisisse un homme, car cet homme est rejeté par les autres. Il y a une contradiction entre le choix que Dieu peut faire d'un homme, et la façon dont cet homme en souffre dans sa vie. Jérémie va dire en parlant à Dieu : "Si tu veux que je pense que tu es comme un ruisseau décevant, dis-le moi !" Il y a une sorte d'injonction que Jérémie envoie à Dieu en disant : tu fais tout pour que je perde confiance en toi, mais, je resterai, malgré toutes les apparences, malgré tout ce qui peut m'arriver, je resterai, accroché à toi toute ma vie.

       Et aujourd'hui il invoque la guérison, il invoque le salut et le demande à Dieu. Et il demande que la honte, qui est un mot qu'on retrouve souvent dans le prophète Jérémie, qui est un mot très complexe en hébreu, soit recouvre le mot confusion ou le mot honte en hébreu, que les persécuteurs aient honte, que sur eux repose la honte.

       Qu'est-ce que c'est que la honte ? C'est qu'apparaisse sur le visage du persécuteur ce qu'il a fait. En général, le persécuteur s'est arrangé pour ne pas le savoir, pour ne pas le voir. La honte, c'est le moment où, sur le visage, se dessine l'offense qu'il a faite à un autre. C'est le moment où quand vous avec cassé quelque chose chez vous, vous l'avez caché en espérant que personne ne le trouve. En général, on le trouve assez rapidement, mais vous avec pensé qu'en le cachant, non seulement, papa, maman, tout ce que vous voulez, ne le saurait pas, mais vous l'oublieriez. Le plus important, ce n'est pas papa, maman, que vous-mêmes. Et puis vient le moment où l'on découvre le vase cassé et caché, et sur le visage de l'enfant, se dessine la confusion, le décalage sur le visage, est visible l'offense ou la faute commise. La honte, c'est le moment où le mal que j'ai commis comme à l'extérieur de moi, me revient sur moi.

        Parce que notre premier réflexe par rapport au mal que nous commettons, c'est de l'oublier, de ne pas le voir, de ne pas vouloir le voir. Les psychologues savent que le rapport entre le bourreau et leur victime, le bourreau ne peut pas regarder en face le visage de celui qu'il tient, il aurait encore plus de mal de le tuer, parce que le visage est le lieu de l'humanité de la solidarité, il faut donc que ce visage on le camoufle, ou alors que je considère, qu'il n'est pas un visage humain, comme on le croit dans certaines régions du monde. Il faut donc que j'éteigne l'humanité pour ne pas voir le mal que je commets sur l'homme, sinon ce mal me revient et je ne peux pas le supporter.

       Il y a un mécanisme, quand nous commettons quelque chose de mal, nous effaçons même la trace du mal que nous avons commis, pour ne pas avoir un rapport avec ce mal pour ne pas rentrer dans la honte.

       Et c'est très difficile, c'est très douloureux d'accepter de regarder en face le mal que nous avons commis, devant soi-même et devant les autres. Et quand Jérémie demande à Dieu que la honte apparaisse sur les persécuteurs, c'est pour dire que le mal qu'ils me font, c'est à Toi qu'ils le font, et je voudrais qu'ils le voient directement, totalement.

      Cela repose sur une dernière idée, qui reste bien dans le sujet, il nous faut progressivement, pas brutalement, découvrir le mal que nous faisons. Nous avons un peu le sentiment parfois que nous sommes pécheurs, cela nous en sommes tous conscients, plus ou moins fort, à certains moments, mais nous n'aimons pas trop savoir en quoi nous commettons le mal, parce que nous ne supportons pas trop que ce mal revienne sur nous.

       Il y a une chose très simple, il faut que quelqu'un porte le mal, quand ce n'est pas celui qui le fait, c'est celui qui l'assume, ça, c'est tout simple. Et tant que celui qui le fait ne l'a pas reconnu, c'est celui qui l'assume qui le porte, c'est le problème du Christ, et c'est le problème de la reconnaissance de nos fautes. Et nous savons pour des gens qui ont été abîmés, violentés, ou détruits par d'autres, c'est eux-mêmes qui portent l'offense, tant que celui qui les a offensés ne l'a pas reconnu. C'est pour cela que le Christ va tout prendre sur lui.

       Alors, frères et sœurs, cette ouverture de l'expérience que Jérémie nous confie est une expérience extrêmement profonde, et quasiment sur le Christ, qui est l'expérience que le mal qui n'a pas pu être attribué que le Christ l'a prise sur lui, douloureuse expérience, il est celui qui dit : personne ne voudra connaître le mal que je suis, mais je le porte, et je le porte devant toi, Dieu. Ce que Jérémie ne peut pas savoir encore, c'est que cette souffrance qu'il porte devant Dieu, Dieu va la prendre, sans demander compte à ceux qui ont commis ce mal, de la reconnaître.

       AMEN