LA LOUANGE DU CHRIST RESSUSCITÉ

Is 60, 1-5+11-12+15-16+18-22

(6 octobre 1980)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : Pinacle du Temple

O

n appellera tes remparts : Salut, et tes portes : Louange !" Dans la première lecture que nous avons entendu, au livre du prophète Isaïe, il s'agit de Jérusalem qui est comparée à une femme, plus exactement à une jeune fille que l'on invite à se réjouir et à exulter au plus intime de son cœur, parce que son époux, son Maître, son Dieu s'est souvenu d'elle dans sa détresse dans sa misère. Et voici que ce Dieu l'a accueillie, l'a comblée dans sa tendresse, l'a comblée de cadeaux, en a fait la reine et la princesse des nations.

       Et il y a dans ce texte un petit verset que vous avez sans doute remarqué. Puisque cette épouse c'est Jérusalem, c'est une ville, on lui dit, dans l'oracle prophétique : "Ton rempart s'appellera salut, et tes portes louange !" J'aimerais attirer votre attention sur ce petit verset. Ce qui de soi est fermeture (les remparts, c'est un moyen de défense, un moyen de s'isoler, de se retirer dans une certaine sécurité, et les portes aussi d'une certaine manière car, ne l'oublions pas, dans les cités anciennes, les portes sont, bien entendu, des moyens de communication, mais ce sont surtout de redoutables engins de fortification qui empêchent les ennemis de passer lorsqu'ils veulent prendre une ville), ainsi donc, ce qui, en soi, était fermeture, coupure et isolement de l'extérieur, voici que cela devient, pour Jérusalem, salut et louange.

       Lorsque nous comprenons toute la portée prophétique de ce texte et qu'il s'agit de Jérusalem que le Christ a sauvée, que le Christ a voulu rassembler dans son corps par sa Résurrection, cela veut dire que le Seigneur, lui-même veut que nos remparts, tout ce qui nous coupe, tout ce qui nous isole, tout ce qui nous constitue dans une sorte de singularité irréductible, tout cela devienne salut et louange ... Et peut-être encore, au-delà de ce que nous pensons, car, lorsque le Seigneur ressuscite, Il ressuscite dans son corps, dans sa chair, et je dirai que non seulement il ressuscite en lui-même, tel qu'il est, mais il devient vraiment le salut et la louange.

       Non seulement le Christ ressuscite pour son propre compte, pour Lui-même, mais Il ressuscite pour cette ville qu'Il aime, pour sa bien-aimée, pour Jérusalem. Et si les remparts de Jérusalem peuvent s'appeler salut, c'est parce que, maintenant, ces remparts ne sont plus des moyens de nous couper de l'extérieur, des moyens de nous constituer en place forte, imprenable et inaccessible, mais réellement les murs de Jérusalem sont transformés en salut. La grâce du Ressuscité s'empare de chacun d'entre nous, s'empare d'un peuple, s'empare de Jérusalem et fait que ce qui était auparavant, isolement et coupure, devient, au contraire, vie et salut. Voici que le Christ, en ressuscitant, non seulement ressuscite pour Lui, mais Il ressuscite pour que les portes de Jérusalem deviennent louange et chant et exultation pour l'œuvre qui est accomplie.

       Pourquoi cela est-il si important ? A cause d'une certaine manière de comprendre la Résurrection. Vous savez qu'aujourd'hui court, sur la Résurrection, une opinion qui est terriblement dangereuse parce qu'elle est fausse. Elle consiste à penser que le Christ, en ressuscitant, ce n'est pas tant l'évènement objectif de sa Résurrection quand Il surgit dans sa chair du tombeau, qui est important, mais ce serait le fait que Jésus continuerait à vivre dans notre cœur, par le souvenir de ses disciples, par les idées qu'ils en gardent, par cette vitalité profonde de leur cœur qui fait que, même s'ils mènent une vie tout à fait semblable à celle des autres hommes, au fond, ils gardent, dans leur cœur, une sorte de rêve extraordinaire : la vie est plus forte que la mort. Cela évidemment c'est faux, car cette hypothèse, cette manière de comprendre la Résurrection du Christ, tend à en faire une sorte de pur évènement dans le cœur des croyants. Ainsi, la Résurrection serait une sorte de rêve éveillé des disciples qui pensent que Jésus est ressuscité. Evidemment, ce n'est pas la foi de l'Église.

       Mais ce n'est pas parce que cette idée est fausse qu'elle doit nous cacher quelque chose de la réalité même de la Résurrection. En effet, que le Christ soit ressuscité, dans sa chair et qu'Il ait surgi réellement, au matin de Pâques du tombeau, c'est certain. Et si cela n'était pas vrai, nous serions effectivement les plus malheureux de tous les hommes, comme le dit saint Paul, car notre foi serait vaine. Mais, en même temps, parce que le Christ s'est levé du tombeau, parce qu'Il est ressuscité, vivant, le premier, le frère aîné, d'entre les morts, précisément, Il est ressuscité pour que les remparts de Jérusalem soient appelés salut et que ses portes soient appelées louange. C'est-à-dire que, dès le premier instant de sa Résurrection, ce peuple qui était peu de chose, ces quelques femmes qui se précipitaient vers le tombeau et quelques disciples qui n'y croyaient pas encore, ce peuple, déjà, voit son cœur transformé, voit ce qui était doute, voit ce qui était découragement, voit ce qui était péché, se transformer en salut et louange. Et, dès le premier moment de sa Résurrection, le Christ prend part corporellement et spirituellement du cœur de chacun des membres de son peuple et même, je crois qu'il faut le dire, prend part au cœur de chaque être. Car, c'est pour nous les hommes, et par conséquent, pour tout homme et pour notre salut qu'Il est descendu du ciel, qu'Il est mort et ressuscité.

        La Résurrection n'est pas simplement cet événement qui s'est passé au matin de Pâques. C'est aussi cet événement mystérieux par lequel, le cœur de tous les hommes encore englué de péchés, (encore un rempart qui les enfermait chacun sur eux-mêmes), est déjà mystérieusement saisi, emporté par la gloire et par l'amour de notre Dieu. La Résurrection, c'est aussi ce fait que chacun d'entre nous, dans son cœur, là où il y a des remparts, là où il y a des créneaux, là où il y a la violence, là où il y a des tours et des forteresses, est déjà saisi, au plus intime de lui-même pour devenir salut et louange, dès aujourd'hui.

 

      AMEN