DÉCALOGUE-DIALOGUE
Dt 5, 1-10
(21 octobre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ans la tradition de l'Ancien Testament, le Décalogue, ou les Tables de la Loi comme on les appelle, ce petit texte qui est la base de toute l'existence d'Israël, à la fois sa constitution politique, son code moral et son code de vie religieuse, ce Décalogue est transmis dans plusieurs versions. Dans le livre de l'Exode, et puis ici, une des versions sans doute les plus élaborées, les plus affinées qui est celle du Deutéronome. Evidemment, il est toujours intéressant de voir sur quel aspect on met l'accent. Ici, il me semble important de constater qu'il y a deux aspects qui sont soulignés et qui ont encore une actualité et une importance dans notre vie chrétienne d'aujourd'hui.
Le premier aspect, c'est que lorsqu'on cite le Décalogue, on cite ce que l'on appelle les dix commandements. Et l'on commence immédiatement par : tu feras ceci, tu ne feras pas cela, tu adoreras Dieu seul et l'aimeras plus que tout, tu ne feras pas d'images taillées, etc … C'est une citation tronquée, vous l'avez bien compris, car le début du Décalogue ce n'est pas : tu n'auras pas d'autres dieux que moi. Le début du Décalogue, ce n'est pas "tu", le toi humain, mais le début du Décalogue, c'est le "Je", "Je suis", comme la formule que Dieu avait utilisée dans le Buisson Ardent : "Je suis qui je suis", "Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte".
Là où nous avons simplement résumé et spirituellement un peu mutilé le Décalogue en en faisant simplement des commandements, il faut bien redécouvrir que le Décalogue a une structure de dialogue. "Je suis le Seigneur ton Dieu", et parce que Je suis le Seigneur ton Dieu, "tu feras cela". C'est sous-entendu, mais cela va bien mieux en le disant.
Dans la tradition israélite, le Décalogue n'est pas simplement l'ensemble des prescriptions divines, mais le Décalogue est d'abord le fait que Dieu parle. Donc, quand on obéit à un précepte de la Loi, même si à certains moments c'est tombé dans des détails un peu déroutants, on est en dialogue avec Dieu. Contrairement à ce qu'une certaine critique a laissé supposer, la théologie de tradition israélite concernant le Décalogue n'est pas du tout une théologie de la Loi figée, des commandements qui ordonnent et qui prescrivent le comportement, c'est d'abord le fait qu'Israël est invité à écouter cette Parole. C'est pour cela que le prologue dit bien ceci : "Ecoute Israël les lois et les coutumes que "Je" prononce aujourd'hui à vos oreilles (c'est le "Je prononce" qui est important), apprenez-les et gardez-les pour les mettre en pratique". La grâce du Décalogue, c'est que la Parole vient de Dieu et entre dans le cœur de l'homme. Ainsi, quand l'homme accomplira cette Parole, il la comprendra d'emblée comme ce qui était d'abord dans le cœur de Dieu avant d'être dans son propre cœur. Ceci renouvelle assez considérablement la perspective morale. La perspective morale déjà dans l'Ancien Testament, contrairement à ce qu'on lui a fait dire parfois, c'est le fait que l'homme est dans une situation de réciprocité, de compréhension mutuelle avec ce que Dieu lui demande. L'homme obéira à la Loi parce que Dieu est Dieu. C'est très souvent l'inverse de ce que nous mettons sous le nom de "loi" surtout quand pour nous aujourd'hui, la loi est rédigée à la troisième personne : il faut faire ceci, il est interdit de marcher sur les pelouses, il n'y a même plus de sujet. La loi est comme détachée aussi bien du "je" que du "tu" auquel elle s'adresse. Elle n'a même plus figure de sujet, de personne, c'est la loi impersonnelle. Et vous remarquerez que dans le Décalogue, c'est absolument l'inverse.
C'est ce qui explique que le précepte sur l'absence d'idoles est si important. Pourquoi ? Parce que si on fabrique des idoles, on fabrique le "je " de Dieu, on fait transformer le "je " de la personne divine en morceau de bois, en morceau de métal, en statue, en morceau de terre glaise ou de marbre. L'interdiction des idoles n'est pas simplement une sorte de mesure prophylactique, comme une vaccination contre les autres religions, c'est évident, Israël a un tel sentiment de sa singularité et de sa différence que ce n'est pas la peine de le lui dire. L'interdiction de l'idole, étant donné que Dieu est un "je" qui a parlé, tu ne peux pas te représenter le "je". Là aussi, c'est quelque chose de très important. C'est tout le problème de ce qu'est l'amour dans la relation humaine. Si dans un amour on commence à se "fabriquer" l'autre comme on le veut, ou comme on sait le manipuler, c'est faire fausse route. Si au contraire dans l'amour on sait laisser l'autre "je" être lui-même et nous parler, c'est gagné. Il y a une tentative d'idolâtrie dans tout acte de relation personnelle. L'idolâtrie n'est pas simplement le fait de fabriquer des petites statues de Zeus ou d'Artémis, mais l'idolâtrie, c'est le fait de méconnaître la relation réciproque d'un "je" et d'un "tu", dans, comme ici par exemple, le don de la Loi.
Vous comprenez que c'est encore valable aujourd'hui. La manière dont nous accomplissons les commandements de Dieu, qui ne sont pas tombés en désuétude (Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l'accomplir), pour que ce soit vrai, doit être la reconnaissance d'abord : je fais cela parce que c'est Dieu qui me le dit. Ce que je vais accomplir provient d'une parole qui vient d'un "Je" que je ne peux pas me représenter, que je ne peux pas me fabriquer.
Frères et sœurs, que ce début du Décalogue nous aide à recentrer notre propre relation avec Dieu. Si tout notre agir moral, toutes nos actions, étaient vraiment comme c'est le cas pour les gens qui ont une véritable intensité et une profondeur spirituelle, si nos actes étaient vraiment chaque fois originés dans ce sens : c'est Dieu lui-même qui le demande, c'est Dieu lui-même qui parle, je pense qu'à ce moment-là, on ne critiquerait pas le christianisme en en faisant une sorte de morale où ce sont simplement des codes impersonnels qui régissent le comportement des humains. C'est le dernier avatar de la morale moderne, et quand on n'a plus que cela à se mettre sous la dent, je crains qu'on ne se casse les dents !
AMEN