LA TERRE POUR LA LOI
Dt 4, 1-2+5-8
(13 octobre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e texte du Deutéronome que nous venons d'entendre est une sorte de prologue. Vous le savez tout l'ensemble du Deutéronome est comme une sorte de rassemblement de toute l'expérience spirituelle d'Israël face à la Loi. Sa rédaction finale, même si elle est composée de pièces et de passages qui ont été sans doute récités, connus par cœur des hébreux bien avant, pendant des générations, mais la rédaction finale de ce livre a lieu au moment d'une sorte de crise, de prise de conscience. Israël, ou plus exactement Juda, puisqu'Israël n'existe plus, Juda sait qu'il a été pécheur, qu'il n'a pas observé la Loi et qu'il n'a pas été fidèle à son Dieu.
Se lève alors une brassée de prophètes et de grands témoins. Le plus connu d'entre eux est le prophète Jérémie, et un autre bien connu aussi est le roi Josias. Cette synergie, cette collaboration entre le prophète et le roi et toute une troupe de scribes qui vont mettre la dernière main à ce livre du Deutéronome est comme une sorte de résumé de toute l'expérience d'Israël. C'est pour cela que ce texte est si riche et que dans l'histoire d'Israël il atteint pratiquement les sommets de ce qu'on pourrait appeler la spiritualité du peuple de Dieu : le sens de l'appartenance radicale à son Dieu, le sens de l'Alliance, le sens de la Loi et de la vie selon la Loi. Or, dans ce texte, le petit passage que nous avons lu est comme une sorte de prologue qui va donner l'orientation à tout le livre presque par une faute de rédaction. Si vous avez remarqué de près le texte, vous aurez remarqué qu'il y a quelque chose d'un peu bizarre. Je vous le relis : "Ecoute Israël les lois et les coutumes que je vous enseigne aujourd'hui pour que vous les mettiez en pratique". Jusque-là, classique, pas de problème. "Afin que vous viviez (cela va devenir le grand thème du Deutéronome c'est que la pratique de la Loi fait vivre, ce n'est pas simplement qu'on y obéit comme ça, mais cela fait vivre), afin que vous viviez et que vous entriez pour en prendre possession dans le pays que vous donne le Seigneur Dieu de vos pères". Il y a là une sorte de jonction un peu bizarre: si on vit de la Loi, qu'a-t-on besoin d'avoir un pays ?
Et cependant, c'est un peu une des clés du Deutéronome. La Loi ne se vit pas simplement dans le cœur, elle se vit dans un pays, dans un lieu, dans un corps, dans un corps social, dans un corps individuel. Il ne faudrait pas croire qu'ici, c'est une sorte de justification de prise de territoire, ce qui par les temps qui courent n'est pas très convaincant, mais c'est plus exactement l'idée qui nous est un peu étrangère aujourd'hui, c'est que quand on vit la Loi, on la vit dans "l'ici" même où l'on se trouve. La Loi est faite pour être vécue dans le temps, c'est évident, puisque c'est l'action qui se déroule dans le temps qui est le lieu d'accomplissement de la loi, mais elle se déroule aussi dans l'espace. La Loi requiert un espace organisé, un espace de territoire, et un espace social.
C'est un fait dont Israël prend conscience, et cela retourne un peu la proposition. En effet, jusque-là, avant le Deutéronome, les israélites avaient plutôt tendance à dire : Dieu nous a donné la terre. Et la justification c'était les récits de conquête par Josué. Donc, la terre nous appartient, et l'on y vit, c'est à nous. C'est une propriété, comme Dieu a donné l'Assyrie aux Assyriens, la Médie aux Mèdes, et la Perse aux Perses, Dieu nous a donné la terre d'Israël. Et ici, la justification du don de la terre, c'est la Loi. C'est la terre qui est faite pour la Loi et non la Loi pour la terre. C'est un renversement de perspective très grand et très beau, peut-être un des efforts les plus grands de la spiritualité d'Israël à cette époque-là, surtout dans le temps où l'on sent que le territoire est menacé, Israël est environné par les armées Assyriennes qui risquent à tout moment d'envahir le pays. Mais, le peuple prend conscience que la terre n'est pas une fin en soi, que la propriété du territoire, la propriété politique n'est pas une fin en soi. Elle ne se justifie que par l'obéissance à la Loi.
Je crois que de ce point de vue-là, on peut dire que cette perspective sur la Loi ne sera jamais abrogée. Nous-mêmes les chrétiens qui n'adorons plus ni à Jérusalem, ni sur la montagne du Garizim, nous savons nous aussi que la terre où nous vivons est faite pour vivre de la Parole de Dieu. Là-dessus, les chrétiens peuvent être fidèles à l'intuition du Deutéronome. Ce n'est pas que nous ayons à conquérir la terre pour nous l'approprier, mais si nous vivons sur une terre, c'est pour y faire rayonner la puissance de la Parole de Dieu. C'est même le principe de toute la pensée de l'Église catholique sur l'Église. L'Église catholique a un corps, elle a un lieu, elle vit dans l'espace, elle le sert : c'est ce qu'on appelle l'Église locale. Face à certaines tendances dans la tradition chrétienne qui veulent tellement spiritualiser la vie selon la Parole de Dieu que cette vie est en-dehors de tout lieu, de tout enracinement, au contraire, la théologie de l'Église pour nous, catholiques, est une théologie d'enracinement. La terre, le lieu où nous vivons, le pays, la culture, les hommes, le corps social dans lequel nous vivons sont le lieu qui doit laisser progressivement transparaître la puissance de la Parole du Sauveur.
Frères et sœurs, que cette parole du Deutéronome nous aide chacun d'entre nous à trouver la manière dont non pas nous sommes propriétaires d'une terre, mais dont vivant sur cette terre, nous essayons d'y faire rayonner la puissance de la Parole de Dieu.
AMEN