LA COLÈRE DE DIEU

Nb 13, 1-2 + 25-33, et Nb 14, 1+ 2 6-35

(31 août 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Feu dévorant 

L

es deux textes que nous propose la liturgie d'aujourd'hui nous posent le problème de la colère de Dieu. Dans un cas comme dans l'autre, nous voyons le Seigneur irrité contre les Hébreux dans le désert, parce qu'ils ne veulent pas de la terre que Dieu leur a promise et d'autre part, Jésus irrité contre les scribes et les pharisiens, contre toute cette ville de Jérusalem qu'Il a tant aimée, parce qu'elle na pas voulu reconnaître le moment où elle a été visitée par Lui.

       Bien entendu, parler de la colère de Dieu, est ce qu'on appelle un anthropomorphisme, c'est-à-dire attribuer à Dieu des sentiments, des réactions, des passions humaines. Il est certain que dans le cœur d'un Dieu qui est amour, d'un Dieu qui est parfait, il ne peut y avoir la véhémence de notre colère, ni cette sorte d'absence de contrôle de soi-même qui caractérise, chez l'être humain, ce que nous appelons la colère.

       Quand la Bible nous présente Dieu aux prises avec son peuple dans le désert, soit Jésus aux prises avec ce même peuple à Jérusalem, quand la Bible essaie de traduire l'attitude et le cœur de Dieu, en parlant de ces imprécations et de ces paroles de violence que Dieu prononce, qu'est-ce qui nous est indiqué par là ?

       Je crois que la solution de ce problème apparent réside dans le fait que, dans les deux cas, qu'il s'agisse du désert ou de Jérusalem, il y a de la part de l'homme, un refus à reconnaître l'amour de Dieu et ce cadeau merveilleux que Dieu fait à l'homme en se donnant à lui. La terre promise, ce pays de Canaan, où coulent, où ruissellent le lait et le miel, est le symbole de ce don de Dieu plus profond, encore, plus merveilleux encore qu'est Dieu Lui-même, venant dans son peuple pour être pour lui, des délices éternelles. Quand Jésus Lui-même, Dieu en personne, vient visiter Jérusalem c'est bien l'accomplissement de ce que le symbole de la terre promise voulait annoncer. C'est vraiment Dieu qui se donne.

       Et dans les deux cas, l'homme est saisi d'une sorte de crainte. Il n'ose pas affronter ce don qui lui est fait. Il n'ose pas ouvrir les mains pour recevoir ce Dieu car il pressent que ce don que Dieu lui fait de Lui-même, ce don va conduire très loin celui qui l'acceptera. Car, accepter d'être aimé par Dieu, d'être l'ami de Dieu, accepter que la présence de Dieu remplisse notre vie de fond en comble, c'est risquer effectivement que notre vie ne nous appartienne plus, telle que nous avons l'habitude de la gérer, que nous ne puissions plus la mener avec cette petite médiocrité qui nous est tellement habituelle et dans laquelle nous nous complaisons. Et l'homme, le peuple d'Israël, qui nous ressemble tellement, pressent bien que s'il s'engage dans cette aventure de l'amour de Dieu, il sera conduit beaucoup plus loin qu'il ne voudrait aller. Et c'est pourquoi l'homme rechigne, l'homme se replie sur sa crainte et il n'ose pas conquérir la terre promise, il n'ose pas se laisser rassembler par Dieu dans son amour, il n'ose pas répondre à l'appel de Dieu, à cette vocation que Dieu lui adresse et qui effectivement lui coûterait très cher, mais qui, en même temps, le conduirait au seul bonheur.

       Et par ce refus, l'homme ne troque pas la proposition de Dieu contre une autre possibilité. En refusant la Terre Promise, l'homme ne choisit pas un autre lieu de séjour un peu moins divin, peut-être un peu moins beau mais tout de même supportable, en refusant le don de Dieu, l'homme refuse tout ce qui est possible, tout bonheur possible, car il n'y a pas d'autre bonheur que ce don que Dieu veut lui faire. Et c'est pourquoi l'homme refusant cet amour exigeant, cet amour brûlant de Dieu, l'homme se met dans une situation désastreuse car il ne lui reste plus que le désert, il ne lui reste plus que le néant, il ne lui reste plus que le vide.

       C'est là l'illusion dont, nous aussi, nous nous berçons régulièrement, de croire qu'il y a plusieurs possibilités pour accomplir notre vie. Nous pouvons céder à l'appel de Dieu ou bien nous pouvons aussi choisir un appel un peu moins difficile et cependant nous en sortir quand même tant bien que mal. C'est une erreur. Il n'y a pas plusieurs issues Il n'y a pas plusieurs chemins. Il n'y a pas plusieurs voies. Il n'y a pas plusieurs bonheurs. Ou bien nous nous laissons totalement investir par Dieu, et alors, quoi qu'il nous en coûte, et malgré cette brûlure de l'amour de Dieu qui va nous transformer complètement et sans doute nous faire souffrir parce qu'elle nous oblige à renoncer à notre petite tranquillité, en dehors de cet amour de Dieu qui, après nous avoir brûlés nous comblera, au-delà de toute espérance, il n'y a rien, rien d'autre. Et si nous refusons cet appel de Dieu, nous nous condamnons au désert et au néant.

       C'est cela la colère de Dieu. Ce n'est pas que Dieu veuille se venger de notre ingratitude, ce n'est pas que Dieu veuille nous punir d'avoir refusé le don qu'Il nous faisait. C'est que, par le refus même de ce don, nous nous mettons dans le vide, dans le néant, nous nous anéantissons nous-mêmes, nous nous perdons. Car Dieu ne peut pas nous proposer autre chose que la totalité de son amour. Et si nous refusons cet amour, nous nous retrouvons dans la déréliction, nous nous retrouvons dans le désespoir, nous nous retrouvons dans la nuit obscure et définitive.

       C'est cela le mystère de l'enfer. L'enfer n'est pas un lieu dans lequel Dieu enverrait les hommes mauvais pour les punir de leurs mauvaises actions. L'enfer, c'est l'absence de Dieu. Et en dehors de Dieu, il n'y a rien. Et si nous refusons cette amitié que Dieu nous propose, nous nous précipitons dans ce rien, c'est-à-dire que nous sommes seuls, seul avec nous-mêmes et nous ne sommes nous-mêmes que le néant en dehors de Dieu.

       Voilà donc ce que la Bible appelle la colère de Dieu. Ce n'est pas un déchaînement de fureur de sa part. C'est seulement l'impossibilité dans laquelle Il se trouve de nous sauver malgré nous, de nous combler par autre chose que Lui-même. Et si nous le refusons, nous sommes abandonnés par notre faute, et sans que Dieu puisse d'aucune manière, nous forcer la main, nous sommes abandonnés à ce néant que nous creusons comme notre propre fosse.

       Demandons au Seigneur de comprendre que son amour est infini et qu'il n'y a pas d'autre bonheur possible sur la terre pour nous ou pour les autres hommes nos frères, afin que nous puissions, malgré la difficulté du chemin, marcher sur cette route et essayer de faire comprendre à nos frères que pour eux aussi, il n'y a pas d'autre bonheur.

       AMEN