UN PROPHÈTE PAÏEN
Nb 24, 2-7+15-17
(30 novembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saulieu : Balaam
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rères et sœurs, vous avez peut-être été surpris par le choix de cette première lecture, l'histoire d'un prophète, Balaam, qui est d'ailleurs moins connu que son ânesse qui n'osait pas franchir le chemin devant l'Ange du Seigneur. Balaam est un prophète païen, qui normalement est commissionné, payé, (c'est une sorte de service publicitaire gratuit avant une guerre), par un roi adversaire d'Israël, pour aller sur le champ de bataille pour démoraliser l'ennemi par des oracles de défaite. C'était un procédé classique à l'époque, avant de faire la guerre et de passer aux armes, ce qui était toujours dangereux, on essayait de démoraliser l'adversaire en lui disant des injures, en se moquant de lui et en le tournant en dérision, et en lui disant que les dieux étaient contre lui. C'était une méthode comme une autre, si l'adversaire décampait, on avait gagné sans verser une goutte de sang, simplement avec la "tchatche" ! Cela existe encore aujourd'hui.
Toujours est-il que Balaam s'avance, il y a une sorte de mise en scène dans ce texte, qui vous a peut-être intéressé, il monte sur une hauteur, et il voit les campements d'Israël. Plus tard, on nous dira qu'il voit également les campements des adversaires, mais ici, on ne lit que le passage où il voit le campement d'Israël. C'est intéressant parce qu'Israël est au désert, il n'y a rien, Israël est avec ses tentes, ses campements, au milieu des plateaux caillouteux, ce n'est même pas du sable à cet endroit-là de l'autre côté du Jourdain, Israël est simplement rassemblé en ordre de guerre. Or, Balaam, contre son gré parce qu'il est payé pour tout autre chose, va prononcer deux oracles pour dire ce que Dieu lui dit. Ces oracles sont garantis, puisqu'ils commencent tous les deux par : "oracle de l'homme au regard pénétrant", en fait comme pour dire, en fait si je vois, ce n'est pas de ma faute, c'est parce que Dieu me l'a fait voir. Là, Balaam affirme la qualité, le label de son oracle, ce n'est pas lui qui voit, il ne parlera pas uniquement sur gages ou sur honoraires du Roi Balaq qui l'a envoyé, il parlera comme Dieu le lui demande.
Or, l'oracle est construit en deux parties. La première partie de l'oracle, c'est extraordinaire, il obtient la réponse divine et ses yeux s'ouvrent : "Que tes tentes sont belles Jacob et tes demeures Israël", alors que ce peuple est simplement nomade, ce ne sont pas des châteaux, "comme vallées qui s'étendent et des jardins au bord d'un fleuve", il n'y a pas une goutte d'eau," comme des aloès que le Seigneur a planté", il n'y a pas un arbre, "comme des cèdres auprès des eaux", et, il n'y a pas un cèdre. L'oracle commence par Israël, ce que voit Balaam, et c'est là sa vision, il ne voit pas un peuple perdu dans le désert, il voit un peuple qui a germé comme des arbres au bord des eaux, comme une forêt de cèdres et d'aloès. Balaam voit d'abord la destinée du peuple, et c'est seulement après qu'il ajoute : "Un héros, (donc un chef de guerre), grandit dans sa descendance, il domine sur des peuples nombreux, son roi est plus grand qu'un autre roi, Agag,( ce devait être un roi légendaire), et sa royauté s'élève".
Et ensuite, deuxième oracle qui s'enchaîne sur le premier : "Je l'aperçois, non de près, je le vois, mais non maintenant, un astre issu de Jacob devient chez, un sceptre se lève, issu d'Israël et va frapper les ennemis". C'est quand Balaam a donné son oracle sur le peuple qu'il peut donner son oracle sur le roi. Cela peut paraître paradoxal, et pourtant, c'est de la très bonne théologie, même si c'est celle d'un prophète païen. S'il y a un Messie, c'est à cause du peuple, ce n'est pas qu'il y ait un peuple à cause du Messie, c'est parce que Dieu a créé un peuple, a façonné un peuple qu'Il lui donne un Messie. Si Israël est le lieu de manifestation de Messie, c'est parce qu'Israël est le peuple de la Promesse, et que Dieu s'est engagé d'abord vis-à-vis de son peuple. Cet oracle de Balaam, et je pense qu'il était déjà lu de cette manière-là à l'intérieur de la tradition d'Israël, c'était de dire : Israël n'existe pas parce qu'il y a un roi, David, le sceptre qui va se lever, l'astre qui va paraître, mais parce que le peuple existe, Dieu lui donne son roi, le roi Messie est au service du peuple, et donc cela suppose que le peuple renaisse du désert, et c'est cela le programme de conversion spirituelle de l'Avent. Bien sûr, c'est de nous tourner vers le Messie qui vient, bien sûr, c'est de reconnaître Celui qui nous est donné dans la crèche de Bethléem, mais si le peuple ne renaît pas du désert, si le peuple ne ressemble pas au milieu du désert à cette forêt de cèdres plantés au bord des eaux, comment voulez-vous que le Messie vienne ?
Si le temps de l'Avent n'est pas d'abord le temps de conversion de l'Église, si ce n'est pas d'abord ce moment par lequel nous nous ressaisissons, nous nous recomprenons, nous nous réacceptons comme membres d'un peuple, comment voulez-vous qu'il y ait un Messie pour ce peuple ? C'est un peu le défi qu'a jeté Jean-Paul II avec l'année jubilaire. En effet, l'année jubilaire, ce n'est pas de sauter chacun sur les indulgences comme on saute au buffet dans une grande garden-party, ce n'est pas d'aller prendre son indulgence chacun pour soi. Si c'était cela, ce ne serait qu'un encouragement à la civilisation de consommation sur des biens spirituels au lieu que ce soit sur des cadeaux de Noël, et ce serait ridicule. Le Jubilé de l'an 2000, qu'est-ce que c'était ? C'était l'appel adressé à toute l'Église pour que l'Église se recomprenne, se ressaisisse comme Église, à l'image de cette forêt de cèdres plantés au milieu de désert, comme ces aloès plantés au bord des eaux de l'Esprit, et c'est seulement dans ce cadre-là que peut venir la plénitude de la présence du Seigneur et du Messie.
Que cet oracle de Balaam, le prophète païen qui dit ce qu'est l'Église nous aide chacun d'entre nous à redécouvrir qui nous sommes, où nous sommes, et de quelle Eglise nous sommes.
AMEN