LA VRAIE LITURGIE

Ex 40, 16-21+30-35

(11 octobre 2006)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

Porte de la confession

L

 

es liturgistes distingués auront apprécié la première lecture avec la description de tout ce qui est accompli au niveau des rites par Moïse pour placer l'Arche de ce qui devient le sanctuaire de cette tente construite de manière très précise, et dont le rituel se déploie avec une égale précision, tout cela d'ailleurs selon la demande et l'ordre de Dieu, puisqu'on dit que Moïse obéit à tout ce que Dieu avait demandé. Dieu est donc un liturgiste distingué, qui prévoit s'il faut mettre de l'encens ou pas à telle ou telle messe, s'il faut la croix de procession et les deux bougies, s'il y a besoin d'une messe à deux ou trois chevaux comme on disait dans l'ancien rite quand on avait besoin de deux ou trois diacres ou plus. Bref, Dieu adore les rituels et les pontificals, les lectionnaires, et bien sûr, il va de soi, que tout cela étant révélé, cela ne change pas.

Mais Il a un Fils un peu moins intéressé par la liturgie certainement, car Jésus n'a jamais donné de précisions sur la messe, comment elle doit exactement se célébrer. C'est pour cela que quelques papes, Pie V, Paul VI, entre autres, se sont amusés à écrire des missels dits "romains" en prévoyant exactement ce qu'il faut faire, comment le prêtre doit être habillé, quand il faut faire fumer l'encens, etc… Jésus n'était pas un liturgiste distingué, et nous le regrettons tous. C'eût été tellement plus simple qu'il prévoie tout cela, car ainsi, rien n'aurait changé, jamais il n'y aurait eu ni Pie V, ni Paul VI, ni même quelques autres papes voulant nous chercher noise avec la longueur des dentelles que doivent avoir tous nos vêtements liturgiques ou savoir s'il faut ou non employer telle ou telle langue dans la liturgie.

Est-ce bien comprendre la première lecture que d'envisager les choses de cette manière ? Je pense qu'en fait, il s'agit d'un anachronisme que de penser que Dieu a voulu prévoir tout le rituel et toute la manière dont le sanctuaire de l'Arche devait être construit, uniquement parce qu'Il s'intéressait à la lettre et au codicille de rubriques ritualistes. Non. Si l'on perçoit bien tout ce qui concerne justement la construction et la vénération autour de ce sanctuaire, il faut en fait être frappé par un fait qui est essentiel : c'est que tout cela ne sert qu'à préciser une chose, unique et fondamentale, c'est que Dieu marche au milieu de son peuple, que Dieu est présent à son peuple lui-même. L'homme a besoin de médiation, et c'est tout cela qui est mis en œuvre dans cette liturgie mosaïque : l'homme a besoin de médiation pour signifier cette présence parfois même presque comme pour la matérialiser. Il se trouve que nous sommes dans une notion qui n'est pas sans ambiguïté, car elle fait appel à la notion très connue de ce que l'on dit être le sacré d'un côté et de l'autre le profane.

On sort des ustensiles, des vêtements, des temps, des lieux qui servent à la vie ordinaire des hommes et on les déclare sacrés pour que ces vêtements, ces temps, ces lieux et ces personnes puissent être signes d'un domaine qui nous fait ressentir ou pressentir la présence du Seigneur. C'est pour cela que je dis qu'elle n'est pas sans ambiguïté. Pourquoi ? parce que Dieu est très prudent, Il ne veut pas se laisser définir par cette notion de sacré. Le désir du Seigneur c'est de ne pas être un Dieu comme les autres dieux, c'est-à-dire un Dieu mis à part, d'autant plus que cela nous arrange tellement bien que Dieu soit sacré et mis à part parce que dans ces cas-là, Il ne dérange plus l'ordinaire de notre vie.

Non, le Dieu d'Israël est un Dieu qui veut être présent au cœur même de son peuple. C'est pour cela que les versets qui suivront l'Exode disent que la nuée lumineuse qui repose sur la Tente continue à guider le peuple et à être au milieu de lui. Dans la lecture de l'évangile, on peut se rendre compte alors combien finalement Jésus est le plus grand des liturgistes, car Il est celui qui célèbre, Il est celui qui est célébré, et Il est l'objet même de cette célébration. Pourquoi ? Parce que Jésus fait allusion au maître qui vient et dans la nuit trouve les serviteurs éveillés. Et Jésus dit: Il se mettra lui-même, le maître, au service, quelle que soit l'heure, au service de ceux qui ont ainsi veillé. L'évangile de saint Jean qui ne raconte pas l'institution de l'eucharistie, en revanche, montre le Seigneur en tenue de service lavant avant de mourir sur la croix, les pieds à ses disciples et leur disant : "Vous m'appelez maître et Seigneur et vous avez raison. Si donc, moi le maître et Seigneur je vous ai lavé les pieds, lavez-vous les pieds les uns des autres". Ce service-là, c'est le service liturgique par excellence puisque le plus petit est célébré dans l'action salvifique d'un Dieu qui est tombé si bas, qu'Il monte sur la croix pour être au service dans cette liturgie sacrificielle, de tous les vivants parce qu'il donne lui-même sa vie.

Oui, Jésus est du coup le vrai liturgiste, car vous comprenez bien que Jésus n'est mis à part, c'est-à-dire mis sur la croix, et exclus, comme l'étaient ceux qui étaient mis sur la croix, Il est mis à part pour rendre sacrées toute détresse, toute souffrance, toute mort, et dire dans cette détresse, cette souffrance et cette mort, moi le Dieu d'Israël, moi le Fils de Dieu, je suis présent et cette présence-là est sacrée et désormais chacun d'entre nous dans notre faiblesse, notre fragilité, notre mort, nous pouvons comprendre cette présence de Jésus qui nous appelle dans la liturgie de Pâques, à passer de la mort à la vie.

 

AMEN