GUERRE ET PAIX

Ex 32, 15-24

(25 septembre 2006)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Chardons du Sinaï

L

'époque est difficile, frères et sœurs. Comment faire bon ménage entre d'une part la religion, et d'autre part la violence ? Si j'essaie de me souvenir de ces dernières minutes que nous venons de vivre ensemble au cours desquelles nous avons entendu la première lecture et l'évangile, cela pourrait donner ceci : première lecture, déjà les jours précédents, avec la rencontre entre Moïse et Dieu, nous avons plutôt affaire entre un Dieu extrêmement dur, extrêmement méchant, à un Dieu pour qui comme le dit le texte en hébreu, et quand Dieu s'enflamme de colère, c'est exactement l'expression en français (excusez-moi l'expression) c'est que la moutarde lui monte au nez, c'est-à-dire que son nez s'enflamme de colère. Et non seulement Dieu s'enflamme de colère et Moïse essaie un peu de calmer le jeu, mais une fois que Moïse voit les israélites avec le veau d'or, c'est maintenant aujourd'hui Moïse qui se met en colère, et ce pauvre Aaron qui essaie de calmer les choses. Et puis dans l'évangile, c'était plutôt bien parti, il y a des disciples qui partent en avant pour préparer l'arrivée du Seigneur dans un bourg de samaritains. Les samaritains ne veulent rien entendre, les disciples s'énervent, ils disent : "Seigneur, veux-tu que nous appelions l'orage pour détruire le bourg ?" Et ouf ! enfin, un Dieu tout gentil et tout calme, il réprimande calmement les disciples pour leur dire : "non surtout, pas de violence, cool, tout est tranquille". Mais hélas, au moment d'après, ça repart, les exigences apostoliques et les exigences de Jésus : on croyait que Jésus était un gentil Dieu. Eh bien ! il se déchaîne l'instant d'après en expliquant toute l'exigence de la vie chrétienne.

Frères et sœurs, pouvons-nous faire le choix de ce qui nous plaît dans la Bible ? Je dis cela parce que les temps sont durs, suite au texte de Ratisbonne du pape, hier nous avons lu des textes de choix pour le dimanche, des textes qui nous accusaient de faire la guerre, et comment Dieu à la fois dans l'épître de saint Jacques et dans l'évangile nous expliquaient comment nous avions à lutter contre le mal et contre la guerre et la violence qui se déchaînent dans notre cœur. Un paroissien me dit : c'est quand même incroyable, alors qu'il faudrait plutôt essayer de prêcher la non-violence, vous vous mettez à la chanter le psaume 109 où il est dit que Dieu fracassera les nations avec un sceptre de fer. Faut-il mettre de l'huile sur le feu ? Je crois que là, (je ne le dis pas pour lui d'ailleurs), je crois que nous sommes en pleine idolâtrie. Vouloir faire le choix de ce qui nous plaît, c'est idolâtrer. Ces gens qui viennent nous voir en nous disant : oh, la religion, mon père, très bien, mais moi je me fais ma religion à moi, parce que je laisse ce qui ne me plaît pas et je garde ce qui me convient, et de toute manière, il y a de la violence dans la religion et donc il faut bien faire le tri. Eh bien non! Idolâtrer, c'est faire le choix. Pourquoi est-ce que je dis cela ?

Je remonte les pendules : revenons tout au début de l'épisode du veau d'or. Pourquoi les israélites ont-ils fait un veau d'or ? Aaron nous le rappelle en cet instant : parce que les israélites ne savaient plus où était l'homme que Dieu leur avait envoyé. Ils ne savaient plus où ils étaient. Ils n'avaient plus de repères, et surtout cet homme tardait à revenir. C'est l'impatience du peuple qui est déjà à l'origine de la racine de l'idolâtrie. L'impatience de ne pas comprendre, l'impatience de ne pas voir arriver Dieu dans nos vies qui va tout mettre à plat et nous sauver. C'est sur cette impatience que le peuple de Dieu construit son idolâtrie. Et c'est sur cette même impatience que nous construisons notre propre idolâtrie. L'impatience de ne pas comprendre comment dans la Bible à la fois le Christ est celui qui réprimande ses braves disciples pour leur interdire d'envoyer le feu du ciel sur les bourgs de Samarie, et en même temps, c'est le même qui dit : "Je suis venu apporter non pas la paix, mais la guerre!" Et effectivement, rien ne serait plus facile, et d'autres l'ont fait dès l'origine de l'Église, notamment Marcion, rien n'est plus facile à ce moment-là, soit de lire nos passages préférés parce que cela nous fait chaud au cœur, ou pire encore, de supprimer les passages qui ne nous conviennent pas et de les enlever carrément de la Bible. L'impatience de ne pas comprendre comment dans la Bible à la fois nous avons un Dieu de bonté qui crée le monde, et en même temps un Dieu exigeant et un Dieu qui a la moutarde qui lui monte au nez !

Je crois frères et sœurs, que nous n'aurons jamais de cesse de le redire : la Parole de Dieu et le Dieu qui vient à nous, Il vient à nous tel qu'Il est, et nous n'avons pas, parce que ce serait pour notre petit confort, pour notre tranquillité parce que nous sommes impatients de comprendre ce que Dieu veut pour nous et ce que Dieu veut dans le monde, nous n'avons pas à faire le tri. C'est important, parce que vis-à-vis de la situation que nous vivons actuellement dans notre monde et vis-à-vis de ce que nous sommes quelquefois appelés à dire aux autres, aux non-croyants ou aux croyants d'autres religions, nous n'avons pas à faire le tri pour avoir la paix. Ce n'est pas possible, c'est trop facile. Ce n'est pas comme ça qu'on éduque les chrétiens en enlevant les parties les plus difficiles de la Parole de Dieu pour leur laisser les partis les plus faciles. Quand on éduque un enfant, si on veut vraiment que cet enfant puisse entrer dans le monde armé vis-à-vis du monde de la société et des autres, on ne le fait pas vivre dans une bulle. Il ne faut pas lui dire : mon petit, le monde, c'est beau, c'est tranquille. On a bien mis des barrières, mais le jour où l'enfant découvre que le monde est terrible, il est perdu.

L'Église aussi n'a pas à faire comme Aaron, ce pauvre qui a subi la pression de ce peuple d'Israël qui en avait marre d'attendre Moïse qui était là-haut et qui ne redescendait pas, et qui voulait enfin avoir des assurances, des choses bien concrètes et bien dures, et qui a exigé d'avoir un veau, et ce pauvre Aaron a fait ce veau d'or. C'est-à-dire qu'il a cédé, excusez le parallèle, il a cédé aux pressions médiatiques. C'est sûr que cela paraît plus facile, mais qu'est-ce que cela donne ?

Frères et sœurs, le combat du chrétien, le combat du croyant, c'est d'accepter qu'il y ait une distance, un gouffre énorme entre Dieu et nous. Il faut accepter qu'il y ait un gouffre énorme entre la Parole de Dieu que nous ne comprendrons jamais parce que ce n'est pas notre parole et que nous n'avons pas à la manipuler. Nous n'arriverons jamais à combler ce vide, et j'ai envie de dire grâces à Dieu, et heureusement, car c'est par ce vide même que nous existons. C'est par ce vide même que nous avons à creuser le désir de rencontrer Dieu toujours, et toujours, et toujours.

Que cette Parole de Dieu soit pour nous l'occasion à chaque instant de creuser ce désir, et de découvrir un Dieu qui à la fois se dit proche, bien sûr, mais aussi un Dieu lointain qui n'est pas notre prochain. Et surtout, frères et sœurs, essayons de méditer et de comprendre que le dialogue entre les religions, le dialogue entre les croyants et les non-croyants ne se résoudra pas dans la facilité et par cette idée qui veut aplanir les problèmes. Il faut d'abord que nous puissions savoir qui nous sommes et qui sont les autres, pour enfin un jour dialoguer tous ensemble.

 

AMEN