LES DEUX MODES LA RENCONTRE
Ex 24, 11-18
(20 septembre 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L'Ancien et le Nouveau
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e texte de l'Exode mêle inextricablement deux aspects de la relation avec Dieu. D'une part, Dieu se révèle sur la montagne, mais on ne peut pas s'en approcher sous peine de mort. C'est ce qu'on nous disait dans le texte d'hier. Cette montagne est couverte de la nuée, elle tremble sous la force de l'orage, et on nous dit que Moïse parlait avec Dieu et que Dieu lui répondait par le tonnerre. C'est donc une théophanie, une apparition de Dieu dans sa transcendance, sa force, sa puissance, dans ce qu'il a de terrible et d'inaccessible pour l'homme. En même temps, un certain nombre de détails nous montrent que ce Dieu veut se faire proche. Non seulement Moïse est appelé par Dieu du sein de la nuée, et il reste quarante jours et quarante nuits à s'entretenir avec le Seigneur, et plus loin, le livre de l'Exode nous dira que Dieu parlait avec lui face à face, comme un ami parle avec son ami.
Mais encore, d'une manière curieuse alors qu'on vient de nous dire qu'approcher de la montagne, c'est un danger de mort, on nous dit aussi qu'à l'appel de Dieu, Moïse, avec Nadab et Abiu et soixante-dix anciens qui représentent le peuple d'Israël, ont pu s'avancer vers cette montagne. Le texte, c'est celui que nous lisions hier, nous dit même : ils virent Dieu, et sous ses pieds, il y avait comme un pavement de saphir, et Dieu ne porta pas la main sur eux, il ne les mit pas à sa mort, malgré sa transcendance, ils purent contempler Dieu et devant lui ils mangèrent et ils burent. C'est tout à fait étrange. Cette montagne apparaît comme un lieu terrible, traversée par l'orage, le tonnerre la foudre et la nuée, et en même temps les anciens d'Israël sont autorisés à d'approcher de cette montagne pourtant interdite, et même à voir Dieu et le contempler et manger et boire en sa présence.
Vous vous souvenez sans doute lorsque Élie le prophète s'approchera de cette même montagne, que l'on nomme ici le Sinaï et dans l'histoire d'Élie on la nomme Horeb, c'est la même montagne, quand Élie s'approchera de cette montagne, lui aussi à la rencontre de Dieu, il croira que Dieu va venir, comme dans l'Exode, avec le fracas du tonnerre, avec la foudre et les éclairs. De fait quand il se tient sur la montagne, il y a un grand ouragan, mais Dieu n'était pas dans l'ouragan, et ensuite, il y a un tremblement de terre, et Dieu n'était pas dans ce tremblement de terre, et puis, il y a un feu, et Dieu n'était pas dans le feu. Et puis, il y a le bruit d'une brise légère, et à ce moment-là Élie reconnaît la présence de Dieu, il se voile la face et s'avance vers lui.
Sans cesse, nous sommes renvoyés à une présence de Dieu terrifiante, terrible, puissante, qui d'une certaine manière nous écrase, en tout cas nous dépasse infiniment, et devant laquelle nous devons nous prosterner pour l'adorer. Et tantôt, nous sommes invités à une rencontre beaucoup plus intime, intérieure, dans la douceur d'une brise légère, une rencontre avec Dieu où l'on peut s'approcher de lui et même le contempler.
Que conclure de cela ? Aujourd'hui nous sommes peut-être plus portés à penser que la rencontre de Dieu se fait dans le secret du cœur, dans l'intimité et la douceur. Nous oublions quelquefois ou nous considérons comme dépassée, cette vision d'un Dieu transcendant qui nous dépasse, terrible, qu'on ne peut approcher sans risquer sa vie. Pourtant, l'Écriture nous dit bien les deux choses : à la fois, Dieu veut pénétrer au plus intime de notre cœur, et en même temps, Dieu nous dépasse infiniment et nous ne pourrons jamais mettre la main sur lui. Nous sommes confrontés à quelque chose d'infini, de puissant, qui est du même ordre que la mort et que cette expérience terrible de la rencontre de l'infini. Ce n'est pas parce que Dieu se fait proche que nous devons oublier qu'il est le tout autre, qu'il est infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons saisir et percevoir. Ce n'est pas parce que Dieu veut entrer dans le secret de notre cœur que nous devons oublier que Dieu nous dépasse de toutes parts, et que nous ne pourrons jamais mettre la main sur lui, et que nous devons devant lui, d'abord nous prosterner dans l'adoration. Je crois que ces deux attitudes sont absolument inséparables, même si elles ont l'air contradictoires.
C'est précisément parce que Dieu est infini, parce que Dieu est tout autre, parce que Dieu nous dépasse de partout, que son désir de se faire proche, de venir auprès de nous et d'entrer dans l'intimité de notre vie et de notre cœur, c'est un miracle, un mystère, une chose inouïe, qui est le ressort même de la révélation. Dieu se fait proche mais pour autant, il ne cesse pas d'être infini. C'est parce que l'infini veut se faire proche de nous que notre vie est profondément transformée et transfigurée. Nous ne devons pas considérer Dieu comme étant à notre portée, avec qui nous pourrions nous sentir à l'aise et sans problème, et cependant, c'est ce Dieu là qui veut pénétrer au plus profond de notre vie. Il faut tenir les deux choses en même temps, sinon nous réduisons la religion à être une chose terrible et inaccessible, ou bien à être une chose banale et quotidienne. Elle est vraiment le quotidien de notre vie, elle vient au cœur du plus intime et le plus ordinaire de notre vie, mais cette présence de Dieu en même temps nous transporte infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons penser, imaginer ou désirer.
Saint Jean résumera cela dans une phrase admirable quand il dira : "Dieu nous donne ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté comme un désir au cœur de l'homme, c'est cela que Dieu nous donne, tout ce qu'il a préparé pour ceux qu'il aime". C'est une rencontre qui nous dépasse par la profondeur de l'amour.
AMEN