FRAGILITÉ DES RELIGIONS PAÏENNES
Ex 7, 26-8, 2
(12 juillet 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Fragilité
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rères et sœurs, permettez-moi de vous faire un sermon sur les grenouilles, non pas les grenouilles de bénitier, mais les grenouilles des plaies d’Égypte.
En effet, vous savez que la plupart du temps quand on envisage ce récit des plaies d’Égypte, on le voit surtout dans sa dimension épidémique, gênante, arrivé de moustiques de taons, de sauterelles, de grenouilles, etc… Mais en fait, chacune des plaies d’Égypte qui sont quand même un récit un peu amplifié sur la base de quelques données géographiques de la vie de l’Égypte, chaque plaie d’Égypte a une sorte de connotation bien particulière. Chacune des plaies signifie une intervention divine, dans une perspective et une intention bien précises. Vous remarquerez d’abord que le contexte global des plaies d’Égypte est très lié au Nil puisque plusieurs plaies sont liées au rythme ou à la vie du fleuve. Pourquoi ? C’est parce que les hébreux savaient très bien que l’Égypte considérait le fleuve du Nil comme son principe de vie. C’est une chose bien connue, le système des crues qui apportait les alluvions qui ensuite fertilisent la terre, a un rythme absolument régulier, qui n’a été perturbé que depuis l’époque de Nasser, avec la construction du barrage d’Assouan.
Donc, l’Égypte a toujours vécu, non pas tellement au rythme de saisons au sens classique du terme, mais au rythme du fleuve. Et c’est très impressionnant parce que précisément, l’Égypte est une sorte de long boyau de verdure au milieu du désert, cinq à sept kilomètres de chaque côté des rives du Nil, il y a de la végétation, et sitôt après, c’est le désert. C’est la limite du sol irrigable, or précisément, si les plaies d’Égypte viennent du Nil, c’est que le Dieu des hébreux est capable de bouleverser fondamentalement le cycle de vie non seulement du Nil, mais du peuple qui en dépend. C’est une sorte de perspective où les Egyptiens, dans leur intention d’oppression et d’écrasement du peuple, mettent en danger l’ordre cosmique qui les fait vivre.
Au fond, ce récit des plaies d’Égypte n’est pas loin par certains côtés du récit du déluge. Dans le déluge c’est Dieu lui-même qui dit radicalement : l’ordre cosmique ne va plus, je suis obligé d’en changer pour en refaire quasiment un autre. Ici, dans les plaies d’Égypte Dieu reconnaît que pour l’Égypte à cause de son péché d’oppression d’empêcher le projet divin sur le peuple, Dieu est obligé de menacer l’ordre cosmique. Alors, il y a une sorte de gradation parce que la menace que nous voyons aujourd’hui, les grenouilles qui sont dans les premières menaces, relève de l’ordre de la pureté.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’infestation des grenouilles n’est pas ressentie comme un fléau d’invasion, c’est un fléau de souillure. Certes, les grenouilles vont aller partout dans l’appartement des rois, mais pourquoi vont-elles partout ? C’est parce que les grenouilles souillent complètement le pays d’Égypte, y compris les autorités les plus sacrées qui sont l’autorité politique et sacrale du pharaon et de sa cour. Par conséquent, ici, Dieu agit avec une certaine miséricorde, parce qu’il ne bouleverse pas les séquences des récoltes, les séquences de la fécondité, il n’en est pas encore là, mais il touche à un point vif : c’est celui de la pureté rituelle. Ce récit de la plaie des grenouilles montre que Dieu est capable de toucher d’atteindre l’ordre cosmique dans l’Égypte sous le biais de rendre impur un peuple qui se croit le plus pur de tous, par sa culture, par son organisation politique, sociale, rituelle et religieuse.
C’est assez intéressant, parce que vous le savez, dans tout le monde antique, la réalité même de l’Égypte a été toujours plus ou moins considérée comme la source de toutes les religions. On trouve dans Platon notamment, un nombre de textes où l’on révère toujours les Égyptiens parce qu’ils sont à l’origine de toutes les grandes traditions sacrales. Et ici, la Bible a une vision beaucoup plus critique et beaucoup plus humoristique de l’Égypte. En fait le récit des grenouilles veut dire ceci : l’Égypte qui se croit la nation la plus religieuse, la plus parfaite et la plus pure dans l’ordre du cosmos et dans l’ordre social et politique, en réalité, peut devenir totalement impure dès que par sa volonté de puissance et son péché, elle empêche le peuple d’Israël de vivre sous la conduite de Dieu et de trouver la liberté.
C’est un petit épisode anecdotique, mais il est significatif parce qu’il montre comment Dieu d’une part ne sort pas tout de suite les skuds et les bazookas, il commence doucement par des attaques sur le niveau de la pureté rituelle, et petit à petit le degré d’intensité de Dieu pour défendre son peuple va monter. Et d’autre part, c’est une sorte de réflexion sur les religions comparées : aucune religion païenne n’est capable de se préserver elle-même de la souillure, autrement dit, aucune religion ne protège l’humanité ou une société des impuretés qui peuvent lui arriver. C’est donc une réflexion sur la fragilité du statut des religions dans le monde, qui nous est ainsi proposée à travers le récit des plaies d’Égypte.
AMEN