DIEU ET LE MAL
Ex 7, 14-17+20-21
(10 juillet 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Tortueux et fourbe
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rères et sœurs, depuis quelques semaines, nous avons commencé une lecture courante du livre de l’Exode. Ces jours-ci nous entrons dans le passage célèbre qu’on appelle les dix plaies d’Égypte, c’est-à-dire mes dix châtiments que par la main de Moïse, le Seigneur inflige à Pharaon et à tout son pays parce qu’il refuse de laisser le peuple aller dans le désert pour rendre un culte au Seigneur.
Aujourd’hui, il s’agit donc de la première plaie d’Égypte, l’eau du Nil, cette eau qui est vitale pour l’Égypte puisque tout en Égypte dépend de cette eau du fleuve qui traverse le désert et qui rend fertiles les berges du fleuve, cette eau est changée en sang.
A première lecture toute cette série des plaies d’Égypte, a quelque chose de merveilleux. Ce sont des hauts-faits que Moïse accomplit. Il a un bâton à la main, il le jette à terre et le bâton se transforme en serpent, il étend son bâton sur le fleuve et les eaux du fleuve deviennent du sang, et ainsi de suite, tous ces jours prochains nous verrons les prodiges s’ajouter aux prodiges. Nous pourrions en rester là et ce serait simplement la manifestation de la puissance de Dieu d’une manière un primit ive au plan du sens religieux des choses.
Cependant, on peut peut-être essayer de lire plus profondément ces textes. En effet, ils sont chargés de signification symbolique. Vous vous souvenez de ce bâton de Moïse changé en serpent, ne peut pas ne pas évoquer ce serpent du premier jardin, ce serpent qui est la figure de Satan, et qui a séduit Ève et l’a conduite elle et Adam, sous le symbole du fruit qu’ils ont mangé à désobéir à Dieu. Donc l’image du serpent n’est pas une image neutre, c’est l’image du mal, et d’une certaine manière en se saisissant de ce bâton pour le transformer en serpent, Moïse a donc le pouvoir de déchaîner le mal, de laisser les forces souterraines, diaboliques, se déverser sur l’Égypte et il aura aussi le pouvoir d’arrêter ce mal. De la même manière ces eaux qui se changent en sang, sont une image symbolique qui est extrêmement présente non seulement dans la Bible mais dans toute l’histoire des religions. Le sang, au premier abord, c’est la mort, et répandre le sang depuis Caïn tuant Abel, jusqu’au sang répandu du Christ sur la croix, c’est le signe de la mort, plus précisément, de la mort infligée par violence, c’est le signe du meurtre.
Nous sommes donc là en plein dans une symbolique négative, une symbolique du mal. Alors vous me direz qu’il est quand même étrange que Moïse, le prophète désigné par Dieu, que Moïse qui est chargé de libérer le peuple, manipule ainsi les forces du mal, qu’il s’agisse du serpent diabolique, ou qu’il s’agisse du sang qui est le signe de la violence et du meurtre. Qu’est-ce que cela a à voir avec la mission d’un prophète envoyé par Dieu ? Dieu serait-il l’auteur du mal ? Serait-il celui qui se joue des hommes pour les vouer à la mort ?
Il faut peut-être traverser dans la Bible d’autres passages, pour comprendre que tout n’est pas si simple. Vous vous souvenez peut-être qu’à un moment qui se trouve dans le livre des Nombres, un moment qui est postérieur à celui des dix plaies d’Égypte dont nous parlons, quand le peuple est dans le désert, on nous dit que Dieu envoie des serpents brûlants, entendez des serpents venimeux, et ces serpents vont mettre à mort les israélites à cause de leur manque de foi. Voilà une nouvelle manifestation de la puissance du démon par l’image du serpent. Mais alors, ce qui est tout à fait étrange, c’est que devant le déchaînement de la mort à travers les serpents venimeux, Moïse, sur l’ordre de Dieu, va élever un étendard, sur lequel il façonnera l’image d’un serpent en airain, en bronze. Et très curieusement, cette image du serpent diabolique, si les hébreux qui ont été mordus par les serpents venimeux se tournent vers cette image, ils seront sauvés, ils seront guéris. Là où cela devient tout à fait paradoxal, c’est que dans l’évangile dira : "De la même manière que le serpent a été élevé par Moïse sur un étendard dans le désert, de la même façon il faut que le Fils de l’Homme soit élevé sur la croix". Autrement dit, Jésus va très mystérieusement faire de l’image du serpent, cette image du serpent, l’image de sa propre crucifixion.
C’est dire que les rapports de Dieu avec le mal sont complexes. Dieu n’est pas celui qui déchaîne selon son bon plaisir la bénédiction ou la malédiction, le bien ou le mal, Dieu est celui qui, devant les forces du mal va lui-même endosser ce mal. Dieu est celui qui va se transformer à l’image du serpent pour être élevé sur la croix, c’est-à-dire, prendre sur lui tout le péché des hommes, tout le mal des hommes pour être celui qui va expier ce mal. Vous le voyez, nous sommes là au cœur de la révélation. Dieu n’est pas l’auteur du mal, mais le mal existe dans le monde, et quand les hommes font le mal, ils méritent d’être punis, car le bien doit être récompensé et le mal doit être puni, c’est la justice. Et pourtant, Dieu dans sa miséricorde veut pardonner le péché des hommes, il veut pardonner leur complicité avec le mal, avec ce serpent. Et pour cette raison, Dieu va prendre sur lui le péché des hommes, il va accepter de donner sa vie pour expier le péché des hommes pour que ceux-ci en soient délivrés, en soient libérés.
Et qui plus est, ce sang qui est le signe de la mort, et de la mort violente donnée par meurtre, ce sang, Jésus va lui aussi l’assumer, il va verser son sang, Il va même nous donner son sang à boire, c’est ce que nous allons faire tout à l’heure dans l’eucharistie, pour que cette mort devienne source de vie en nous, pour que transfiguré par l’amour de Dieu,ce qui était symbole de la mort devienne symbole d’une vie plus forte que la mort. Exactement comme la miséricorde de Dieu est plus forte que le péché, plus forte que l’œuvre de Satan.
Alors, vous le voyez, à travers ces textes encore très mystérieux de l’Exode, se dessine toute une longue lignée symbolique qui nous conduira jusqu’à cette vérité fondamentale que Dieu devant le mal, accepte de le prendre sur lui, d’en souffrir, d’en mourir pour nous en délivrer, pour que de son amour triomphant, au sein de la mort, jaillisse cette vie éternelle, cette résurrection que Jésus a voulu nous donner malgré notre péché, malgré notre complicité avec le serpent, malgré notre complicité avec le sang répandu.
Frères et sœurs l’amour de Dieu va jusqu’à ces profondeurs, il ne se contente pas de pardonner, il veut aussi expier notre mal, notre faute, le prendre sur lui pour l’anéantir par la puissance de son amour.
AMEN