L’ÉPREUVE DE FORCE DE PHARAON

Ex 6, 28 - 7, 5

(6 juin 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Incompréhension … 

D

ans la première lecture, Dieu s’adresse à Moïse et lui dit : "Vois, j’ai fait de toi un dieu, et Aaron ton frère sera ton prophète". Et juste un peu plus loin, Dieu dit : "Pour moi, j’endurcirai le cœur de pharaon et je multiplierai mes signes et prodiges dans le pays d’Égypte". C’est vrai que lorsqu’on entend cette phrase : "J’endurcirai le cœur de pharaon", cela fait un peu bizarre, après avoir entendu un tel évangile. 

       Dans les deux textes, il est question d’une libération. Libération d’un homme qui a une main desséchée, libération de toutes les nations, et dans la première lecture, libération du peuple des hébreux. Mais on sent bien que dans l’évangile, la libération de l’homme à la main desséchée se fait sans que les pharisiens soient mis à mort, que dans le texte suivant où Jésus cite Isaïe, il est le serviteur des nations, et ce n’est pas un tyran, et par conséquent, nous serions tentés à être encore les enfants de Marcion, cet homme qui a vécu en 150 après Jésus-Christ qui face à ces textes disait qu’il fallait supprimer l’Ancien Testament. Dans l’Ancien Testament, il y a un Dieu qui est très méchant, "j’endurcirai le cœur de pharaon", c’est quand même horrible, et dans le Nouveau testament, un Dieu très gentil ! 

       Qu’est-ce que cela veut dire : "J’endurcirai le cœur de pharaon" ? Je n’ai pas la prétention de faire tout le tour de la question, mais j’aurais voulu introduire cette phrase avec la série de premières lectures que nous allons avoir pendant au moins une semaine au cours desquelles nous allons entendre les fameux récits des dix plaies d’Égypte. Je crois qu’on ne peut pas réfléchir sur cette phrase en ne faisant pas référence à ces plaies d’Égypte. Quand nous entendons ces mots : "J’endurcirai le cœur de pharaon", nous avons ensuite une histoire qui met en place une épreuve de force entre pharaon et Dieu. Cette épreuve de force va être constituée en plusieurs étapes : les menaces, les coups, les promesses. 

       Les menaces : si tu ne laisses pas sortir mon peuple, tu vas voir ce que tu vas voir ! Pharaon n’obéit pas, viennent les coups et l’instant d’après pharaon dit "oui". Mais pourquoi dit-il oui ? pour arrêter d’être frappé. En fait, pharaon ne croit pas aux menaces de Dieu. Il croit que Dieu ne mettra jamais ses menaces à exécution. Pharaon est frappé et il dit : oui, oui, je vais laisser partir ton peuple de l’Égypte. Mais pourquoi fait-il cette réponse ? Uniquement pour que les coups cessent. A l’instant où les coups cessent, c’est-à-dire au moment où il y a la rémission du péché, au moment où il y a le pardon accordé par Dieu à pharaon, pharaon voit ce pardon comme une preuve de faiblesse. La cessation de coups qui est preuve d’un pardon donné sans cesse par Dieu à pharaon est lue par pharaon comme étant un aveu de faiblesse, et par conséquent, une fois que cela a marché, il tente le coup, il empêche le peuple de partir, il y a la menace, et puis le coup, et puis le pardon, etc … 

       En fait, je crois que c’est très intéressant, parce que cela veut dire que quand on dit que Dieu endurcit le cœur de pharaon, on se dit que c’est une pirouette pour expliquer que Dieu est la cause de tout, ce qui est certainement vrai, mais je ne suis pas assez bon théologien pour aller sur cette piste. Quand je lis cette phrase avec cette histoire qui suit, je dis que Dieu endurcit le cœur de pharaon, oui. Mais pourquoi ? parce que c’est le pardon que Dieu donne à pharaon qui lui endurcit son coeur. C’est-à-dire qu’il ne faut pas croire que le pardon, ce n’est que dans les films et les belles histoires, le pardon n’arrive pas automatiquement à la conversion de la personne. Nous le savons très bien parce que nous l’avons vécu dans les vies conjugales et fraternelles, que quand nous accordons le pardon à quelqu’un nous prenons un risque. 

       Le premier risque, c’est que le pardon soit vu comme un aveu de faiblesse, et nous nous retrouvons dans le système du rapport de force entre Dieu et pharaon, mais nous pourrions le lire au niveau de la scène politique internationale actuellement avec des quantités de conflits politiques, et nous pourrions le lire chacun à notre mesure dans les vies conjugales et fraternelles. Quand j’accorde le pardon, je prends le risque paradoxalement, d’endurcir le cœur de l’autre qui va voir dans ce pardon un aveu de faiblesse. Mais je prends aussi le risque de la conversion du cœur de l’autre. C’est-à-dire que cette fois-ci, le pardon ne va pas être vu comme un aveu de faiblesse, mais comme une possibilité de remise en phase de deux histoires qui sont coupées, l’histoire de Dieu, et l’histoire du pécheur. 

       En fait, le problème de pharaon, c’est qu’il ne veut pas être intégré dans l’histoire de Dieu, dans le plan du salut. C’est cela. Par conséquent, quand il cède à la menace, ce n’est pas pour entrer dans le plan divin dans lequel il a sa place, mais il décide de vouloir continuer à vivre sa propre vie dans on propre schéma. Il fait une résistance totale à Dieu. Par conséquent, dans ce cas-là, et je finirai là-dessus, c’est pharaon qui se punit lui-même, car d’une certaine manière, il ne va envisager sa relation à Dieu que sous le mode d’une épreuve de force, et par conséquent, Dieu ne peut être vue que du côté de la force qui punit. Or, ce n’est pas Dieu qui punit, c’est pharaon qui, de lui-même, se retranche de cette relation d’amour. 

       Voyez, frères et sœurs, cette lecture que nous allons commencer pendant plusieurs jours, avec ces plaies d’Égypte, nous renvoie à un comportement humain que nous avons très souvent vis-à-vis de Dieu, c’est-à-dire que nous entendons Dieu nous dire quelque chose et nous passons notre temps à gruger, à dire : non, je ne veux pas, si, un peu, peut-être, et puis, nous tombons sous la menace, et après le coup, on dit à Dieu : ah ! oui, d’accord ! je veux bien me convertir. Mais entre nous soit dit, très souvent notre conversion est fondée sur la peur des coups. Et cela, Dieu ne le veut pas, il ne veut pas que notre conversion soit fondée sur la peur des coups. Dieu veut, voudrait, que notre conversion soit fondée sur une histoire commune entre notre propre histoire et l’histoire de Dieu. 

       Frères et sœurs, que ce livre de l’Exode soit toujours pour nous-mêmes à chaque instant, source de méditation sur ce que Dieu veut pour nous, non pas une vie chrétienne fondée sur un rapport de force, mais une vie chrétienne au cours de laquelle nous pourrons découvrir que nous sommes appelés à être intégrés et à entrer pleinement dans le plan du salut de Dieu, dans ce que Dieu veut pour nous et qui est la vie éternelle. 

 

       AMEN