LE VERTIGE DE LA LIBERTÉ NOUVELLE
Exode 6, 2-9
(6 juin 2007)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Les chaînes seront rompues
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e grand texte de l’Exode que nous parcourons est un texte de libération, à travers ce dialogue qu’il y a entre Moïse et Dieu, ce dévoilement progressif que Dieu va faire de son identité profonde, à la fois mystérieuse et intime. C’est à tout homme qu’il adresse ce discours si cet homme se reconnaît attaché par des chaînes, esclave. Au fond, l’anthropologie sous-jacente à ces textes-là c’est que l’homme ne sait pas qu’il est prisonnier, qui reprend un peu le vieux mythe de la caverne de Platon et l’Exode vient lui dire : je vois tes chaînes, je peux t’en libérer. Ce texte a été écrit pour que l’homme entende, quelque soit d’ailleurs l’époque, à travers l’image : tu es l’esclave, l’enchaîné, non seulement de chaînes que les autres ont pu construire, mais aussi celles que tu as pu accepter. Contrairement à l’évangile, il ne s’agit pas pour l’instant simplement d’identifier les responsables des esclavages dans lesquels nous sommes inscrits, mais de parler à cet homme-là et de l’inscrire dans une libération.
"Je suis le Dieu qui libère". C’est ce grand texte est un texte qui ne va pas comme l’évangile, chercher à démonter le responsable du mal. "Je suis venu te libérer" - "Je suis un Dieu de liberté, je connais ces chaînes, je parle à ces chaînes, et j’ai le pouvoir de t’en libérer". Et après coup, quand tu auras accepté d’être libéré, parce que tu ne libèreras pas seul, mais tu seras libéré dans un peuple, dans une Église, dans un groupe. Ce n’est pas une libération de l’homme seul, de la condition de servitude dans laquelle l’homme s’est enfermé, mais la première condition, c’est d’accepter d’appartenir à un peuple : "Tu seras mon peuple". Tu seras mon Église, tu seras ces frères bien-aimés que j’ai choisis. Pour être sorti et dégagé de ses chaînes, il faut accepter d’entrer dans un groupe, une Église qui n’est pas seulement un groupe d’hommes sensibles, c’est le groupe des hommes et des femmes qui se reconnaissent comme pouvant être libérés par Dieu.
Et ensuite : "Je vous délivrerai de vos servitudes, je vous prendrai pour mon peuple, et à ce moment-là vous découvrirez plus intimement comment "je suis" Dieu, et je dirai mon nom, je susurrerai mon nom, je l’inscrirai discrètement au fond de vos cœurs", dira le Deutéronome par après, Yavhé, ce tétragramme sacré qui inscrit non seulement le programme de liberté, de libération qui est offert à l’homme. Mais plus encore, je vais compléter ton humanité. Elle est inachevée. La raison des chaînes c’était non seulement ce péché qui continue à courir comme un fleuve nauséabond, entre nos relations humaines, mais ton inachèvement humain devenait complice de ce péché. Donc, nous allons continuer. Le problème effectivement à ce moment-là, si on accepte d’être touché et libéré, c’est d’être pèlerin, d’être voyageur, d’être sans attache, et nous serons toujours tentés de regretter les vieilles attaches que nous connaissions, avec lesquelles nous faisions bon ménage. La condition de liberté est une condition de vertige, de risque, d’inconnu. Et c’est dans cette liberté nouvelle qu’on se risque dans cet inconnu que s’inscrit et se décrit le visage de Dieu. Le visage de Dieu ne peut pas se dire à un esclave, il se dit à un homme qui veut être libre et qui est donc assoiffé de la part d’inconnu que Dieu porte.
C’est cela le programme. C’est pour cela que l’Exode est un texte d’une intensité, d’une violence incroyable. Ce n’est pas un texte politique au sens où il ne dénonce pas les raisons pour lesquelles l’homme est devenu esclave. C’est un texte anthropologique qui signifie que l’homme est esclave, et que quelqu’un l’appelle à l’extérieur de lui-même, de ses chaînes pour le faire advenir à ce qu’il ne savait pas encore qu’il pouvait être et qu’il peut devenir en présence de Dieu. C’est pour cela que ce texte, et le Deutéronome avec lui, qui est le contrepoint encore plus intime et spirituel, nous aident à nous reconnaître comme choisis par Dieu lui-même, pour que comme un peuple bien-aimé, nous avancions vers lui, nous retournions vers lui, puisque nous l’avons perdu.
AMEN